Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

jeudi 4 juillet 2013

Retour à Manihi

En photos seulement, vous avez pu découvrir l'atoll de Manihi aux Tuamotu, et entre-apercevoir mon ami Hotu. Je vais donc pouvoir vous raconter, à présent, une autre de ces petites histoires qui arrivent à ceux qui ont l'envie et la chance de voyager sans contraintes...
Manihi, qui fait partie de l’archipel des Tuamotu, est sur la route qui permet de rejoindre Tahiti depuis les Marquises.
C'est le premier atoll que l'on rencontre par la route nord, avec son voisin et jumeau, Ahe (où Bernard Moitessier avait choisi de s'installer avec sa femme polynésienne, originaire de Manihi, d'ailleurs). En venant des Marquises, après plus de 500 milles de navigation hauturière au portant, à belle allure, avec une mer assez formée, il était temps de faire une halte et c'est Manihi (et non Ahe) que j'avais choisi.

Il nous fallut d'abord franchir la passe Tairapa, au sud-ouest de l’atoll, pour pénétrer dans le lagon. Séance initiatique pour qui n'est jamais venu aux Tuamotu. Sensations garanties, je vous en reparlerai une autre fois, car il ne faudrait surtout pas croire qu'il est facile et de tout repos de naviguer dans ces lagons de rêve, bien au contraire.


Une fois à l'intérieur, on retrouve dans une lumière assez irréelle, le calme d'un lac, sans houle, mais avec le vent du large.
Pour me mettre à l'abri du fort alizé qui soufflait depuis plusieurs jours, j'avais choisi de rejoindre la bordure sud-est de l'atoll, les cocotiers constituant un bon paravent. Et je fus bien inspiré, car en passant devant le Motu Maveca, j'ai trouvé un très joli mouillage, parfaitement calme, avec quelques patates de corail certes, mais avec suffisamment de fond pour pouvoir espérer dormir tranquille, pendant les balades à terre.
Et comme vous devez vous en douter, une fois le bateau bien rangé, j'ai pris "mon annexe Moitessier" (ma chambre à air, quoi !) et j'ai rejoint le sol ferme pour aller me dégourdir les gambettes. Il y avait une maison sur pilotis, pas loin, vous l'avez vue, mais j'aime bien les endroits tranquilles et suis parti en direction inverse pour essayer de rejoindre la côte de l'atoll opposée, celle exposée à l'océan. Alors que j'observais tranquillement le déferlement bruyant des vagues sur la barrière de corail, j'entendis une voix toute proche.
- Bonjourrr (car en Polynésie on rrrroule les rrrr). Il est à toi le bateau ?
- Oui, on vient juste d'arriver.
- Eh bien je suis trrrès content que tu sois venu sur mon motu. Il est trrrès joli, mais perrrsonne ne vient ici. Sauf une fois, Chrrristophe et Nadine qui sont devenus mes amis, mais qui ne m'ont jamais rrrappelé.
On échange quelques mots très aimables et il retourne à sa maison, en me disant que si on a besoin de quoi que ce soit, il ne faut surtout pas hésiter à aller le voir, lui et sa femme qui vient juste d'accoucher d'une petite fille de deux mois à peine.
Le lendemain matin, il y avait sur le pont du bateau deux mérous et un poisson-perroquet.

C'est de cette façon très généreuse et conviviale, que commencent souvent les rencontres en Polynésie, que ce soit aux Marquises, aux Tuamotu et même à Tahiti (je vous réserve pour bientôt une autre belle histoire qui vient juste de m'arriver, ici, à Papeete).
Bien sûr, je suis immédiatement parti remercier Hotu, mais il n'était pas chez lui. Il y avait son petit brin de femme en train de pouponner. Elle me fait la bise, en me souhaitant la bienvenue, et me raconte un peu leur vie dans ce coin perdu de la planète, où elle a fait le choix de rejoindre Hotu, en abandonnant son poste de chef de chantier à Papeete. Presque jamais de visite, mais une vie sans stress, sans rien d'inutile ou de futile, à même la nature.
Dans cette première conversation, j'entendrai que l'on vit avec très peu d'argent ici : 2 à 300 € par mois, pour acheter tout le nécessaire (nourriture, couches, lait, etc.) qui vient en bateau depuis Tahiti, mais que, à part la vente du poisson que Hotu chasse au fusil, de nuit, en plongeant au milieu des requins, et ses quelques revenus dans la culture perlière de son père adoptif, la principale ressource, c'est la vente du coprah.
Vous saurez bientôt tout du coprah, mais pour résumer, à cette époque de l'année, il faut ramasser les noix de coco et faire sécher la chair (le coprah) qui est vendue aux huileries de Tahiti. C'est là que l'on extraira l'huile pour en faire du monoï, des savons, toute sorte de produits de beauté, mais aussi de produits alimentaires (desserts, glaces, etc.). Et le coprah s'achète à bon prix. Le coprah est ici la principale ressource de la plupart des familles ayant un lopin de terre. Le hic, c'est que Hotu qui travaille déjà la nuit, ne peut pas faire la récolte seul, sa femme étant obligée de rester à la maison avec la petite. Donc, cette année, il faudra se serrer un peu la ceinture.
Avec mes deux moussaillons Julien et Lucile, nous passerons quelques jours très agréables à Manihi, en compagnie de nos hôtes qui n'auront de cesse de nous inviter à manger, nous apporter du poisson, et nous offrir de l'eau potable si précieuse sur un voilier hauturier, mais si abondante ici. Eh oui, paradoxalement, il y a de l'eau non salée dans le sous-sol des atolls (chacun a son puits) et pour l'eau potable, elle est récupérée des toits par un ingénieux système qui conduit l'eau de pluie directement dans de grandes citernes. On a donc l'eau à boire d'un côté, et l'eau non potable pour faire tout le reste, d'un autre côté. Bien plus futé que nos super systèmes occidentaux, où l'on gaspille l'eau qui a été traitée et rendue potable à prix d'or, pour nettoyer la cuvette des wc, laver la voiture ou arroser les plantes. Non ?
Mes deux équipiers souhaitant depuis le début du voyage se rendre à l'atoll de Tikehau, distant de 300 km, pour rejoindre des amis et faire de la plongée, il était convenu que nous resterions une petite semaine au maximum à Manihi. La date d'appareillage approchant, je suis allé voir Hotu deux jours avant notre départ pour lui faire la proposition suivante :
- Hotu, comme tu le sais, je dois partir bientôt, mais si tu le souhaites, et si tu peux obtenir de ton patron un congé de quinze jours, je reviens dans une semaine et on fait ta récolte de coprah tous les deux.
- Ouaih ! Génial ! Je me débrrrouillerai pourrr le congé. Va à Tikehau et rrrevient vite. On t'attend.
Et c'est ainsi que j'ai fait un aller-retour de 600 km pour retrouver Hotu et sa petite famille, afin d'assurer la récolte annuelle de coprah. Deux semaines à bosser dur, mais à découvrir aussi la vie des Paumotus, les habitants des Tuamotu. Le coprah, bien sûr, mais aussi tout ce que la noix de coco peut offrir pour améliorer l'ordinaire des repas, très simplement : salades de germes de cocotier (de minuscules choux-coco, comme on dit à Mayotte), pain de uto, etc.
J'apprendrai aussi à pêcher l'ina (minuscule poisson ressemblant à la civelle)
 à trouver les turbos (gros coquillages) dans le récif frangeant
à ramasser des oursins-crayons pour les manger mais aussi pour décorer ou faire des colliers
à extraire les bénitiers et à les cuisiner

à chasser, les nuits sans lune, le kaveu
pose du piège, une simple demi noix de coco bien attachée à un pandanus
Quelques heures plus tard, en pleine nuit, le kaveu est là. Gare aux doigts






ce fameux « crabe des cocotiers » qu’on ne trouve qu’ici. C’est une sorte de cigale de mer, mais bien terrestre, aux couleurs magnifiques (bleu pour les femelles, orange pour les mâles) et à la chair délicieuse. Mais attention ! Cette bestiasse peut atteindre plus de 50 cm d’envergure (Hotu en a déjà pris de plus gros encore), ses pinces sont capables d’ouvrir une noix de coco, et il est d’un caractère tellement belliqueux qu’on ne peut pas en mettre deux dans le même sac, sous peine de n’en retrouver qu’un, le plus fort (mais très amoché), et les restes du plus faible (complètement désintégré). Donc attention aux doigts !
   
De mon côté, j'aurai quand même l'occasion de leur apprendre quelque chose : ils ont tout près de chez eux des gisements de magnifiques palourdes qui se vendent à prix d'or à Tahiti, et je montrerai à Hotu comment les repérer et comment les récolter.

Bref, ce seront deux nouvelles semaines formidables d'échanges et de partage chez mes amis de Maveca Motu !

Et maintenant, quelques images d’un dimanche ordinaire à Manihi …


Le repas exceptionnel en mon honneur : grillé au barbecue, un gros « nazon » à la chair ferme et savoureuse accompagnée d’une sauce puamotu délicieuse. L’un des meilleurs poissons que j’ai jamais mangé 


 


 Le bain et la promenade de bébé

Admirez l’ingénieuse poussette tout-terrain.



















Ce dimanche-là, exceptionnellement, on n’ira pas à la messe (dans une des 6 églises de ce village de 200 habitants), mais on fera, bien sûr, comme tous les autres jours, la prière avant le repas.
 
Ah ! J'allais oublier de dire qu'en partant, Hotu m'avait préparé un sacré cadeau. Dix magnifiques perles (noire, violette, saumon, ambrée, etc.
Superbe !




















mercredi 26 juin 2013

En polynésien et en marquisien, la lettre u se prononce "ou"

Un motu (prononcez "motou"), c'est un tout petit îlot faisant partie d'un l'atoll.
Un motu a donc une façade, côté lagon,
une autre façade, côté océan
et deux hoas, c'est-à-dire deux petites passes
qui le séparent des deux motus voisins de l'atoll,
C'est par les hoas que circule l'eau entre océan et lagon.



Je pourrais vous raconter les Tuamotu
mais je préfère vous parler d'Hotu
seul habitant d'un tout petit motu
avec sa femme et sa petite fille, c'est tout.
Leur motu s'appelle Maveca Motu.
500 m de long, 100 de large, presque rien du tout.
Si je vous racontais tout,
de ma rencontre avec Hotu et son motu,
Vous ne me croiriez pas du tout.
Alors je risque le tout pour le tout ;
sans mot, rien qu'en images, un point c'est tout.
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Chez Hotu côté lagon
Maveca motu
Le fare (petite maison) d'Hotu
Sabay Dii au mouillage devant chez Hotu, tout près du corail


Et maintenant, côté océan






Les pêcheurs remarqueront les oiseaux en chasse à l'arrière-plàan
Et maintenant, les hoas



dimanche 23 juin 2013

Des Marquises aux Tuamotu

Vers la mi-mai, je suis parti des Marquises, avec Julien et Lucile, pour rejoindre les Tuamotu. La première étape fut l'atoll de Manihi où j'allais rencontrer Hotu qui est aujourd'hui mon ami. Je suis ensuite allé déposer mes deux moussaillons à l'atoll de Tikehau chez des copains qui les attendaient et suis revenu à Manihi. Vous allez savoir bientôt pourquoi j'ai fait ce "petit" crochet de 600 km en haute mer.
Une joli histoire encore, et c'est ça le charme de la navigation ... des histoires faites de rencontres plutôt que la course aux milles et aux visites à toute vitesse.

"Un dur, un vrai, un tatoué"

Avant de vous montrer les Tuamotu, laissez-moi vous conter une incroyable petite histoire qui m'est arrivée à Nuku Hiva, la plus grande des îles du groupe nord des Marquises, celles où nous avions atterri après notre traversée du Pacifique oriental.

Dans le sud de cette île très impressionnante par son relief hirsute et démesuré, non loin de Taiohae, le chef-lieu de la région, se trouve la vallée d'Hakaui, l'un des sites les plus grandioses de Nuku Hiva. C'était, autrefois, le fief du roi Te Moana et de la reine Vaekehu qui y vivaient avec leurs nombreux sujets, mais aujourd'hui, elle n'est plus habitée que par une poignée de familles qui y cultivent fruits et légumes dans ce qui m'est apparu comme un jardin d'Eden. Imaginez ! Sous les cocotiers, à l'ombre des manguiers, papayers et arbres fruitiers de toutes sortes poussant avec luxuriance, entrecoupé par le chant des coqs et les bêlements des chèvres, le clapotis d'une paisible rivière coulant en de nonchalantes sinusoïdes jusqu'à l'océan tout proche.  Sa source n'est pas très éloignée, mais pour la rejoindre, après avoir suivi l’ancienne voie royale, on doit emprunter un vertigineux canyon se terminant par la cascade de Vaipo, haute de plus de 300 mètres. Tout au long du chemin, on peut découvrir, enfouis dans la jungle, des vestiges archéologiques impressionnants par la taille des pierres noires qui constituaient d’anciens murs et enceintes. Il y a même, nichées dans des grottes dissimulées dans les falaises surplombant le cours d’eau, des loges funéraires où les dépouilles des grands chefs étaient déposées dans des pirogues mortuaires.
Bien sûr, avec Julien et Lucile, nous avions projeté d’aller à Hakaui, pour faire la magnifique randonnée permettant de rejoindre la cascade de Vaipo depuis l’embouchure de la rivière, et vous avez pu en voir les images (voir le message "Nuku Hiva : la baie et la vallée d'Hakatea" du 28 avril 2013). Même si le filet d’eau de la cascade était bien ténu et les chambres mortuaires pratiquement inaccessibles, nous avons passé une formidable journée ensoleillée dans ce site magique. Mais au-delà de cette belle aventure, cette vadrouille dans la vallée d’Hakaui allait être le début d’une drôle d’histoire…
En réalité, sans le savoir, tout avait commencé quelques jours auparavant, alors que je marchais sur la route très raide qui relie Taiohae au col qui surplombe la magnifique baie où nous avions mouillé. A la sortie d’une épingle à cheveux, alors que je tirais la langue sous un soleil de plomb, je me fis dépasser par un petit lutin, en danseuse sur son vtt. Dix mètres plus loin, il mettait pied à terre et avec son grand sourire, et sans le moindre essoufflement dû à grimpette qu’il venait de se taper, il me demanda où j’allais ainsi. C’était le début de ma rencontre avec Pierre, le si sympathique prof d’EPS de Nuku Hiva, dont je vous ai déjà parlé. Une fois qu’il sut où je me rendais, il se mit au milieu de la route, arrêta la première voiture et leur donna des instructions pour qu’on me conduisît à bon port. Après s'être assuré que j’étais bien installé dans la plateforme du pickup, il se mit en danseuse à côté de la voiture pour me donner des informations sur les petits chemins à prendre pour visiter les coins intéressants de la région. Il semblait voler alors que le bruit du moteur du 4X4 montrait que la côte était bien raide. Incroyable ! Deux heures après, apparemment infatigable, Pierre qui avait fini son entrainement et était rentré chez lui à Taiohae prendre une douche, avait pris sa voiture pour venir à ma rencontre, du côté du col pour me conduire à une magnifique piste en pleine brousse débouchant sur le site archéologique récemment restauré de Tohua Koueva (voir le message "Les Marquises" du 17 avril 2013). Encore un de ces endroits magiques et d'une grande importance pour tous les Marquisiens qui y retrouvent leurs racines et leur traditions, dans des cérémonies grandioses faites de danses et de chants. Plus anecdotique, ce site, comme de nombreux autres dans les Marquises, a été le lieu de quelques faits d'armes remarquables montrant que la colonisation de cet archipel ne fut pas de tout repos, et que les marquisiens, sans armes modernes, étaient de farouches guerriers. Ici, à Koueva, par exemple, en 1845, lors d’un affrontement avec les français, le grand chef Pakoko tua cinq soldats sur ce tohua, avant d’être arrêté et exécuté. Non, ça ne rigolait pas à l'époque, d'autant que les victimes des affrontements finissaient souvent au menu des autochtones sous le nom de « cochons longs ». Bon appétit ! Mais revenons à notre histoire à nous.
Après cette formidable journée de découverte de la région de Taiohae, Pierre et moi mangeâmes ensemble et nous nous revîmes plusieurs fois, pour de sympathiques moments (ventes de tee-shirts pour financer un voyage scolaire, préparation de danses de ses élèves pour accueillir les touristes d’un paquebot, etc.). Pierre était donc la personne que je connaissais le mieux à Taiohae, et nous avions convenu qu’à la fin de mon périple autour de l’île de Nuku Hiva, nous nous reverrions. Et nous allions effectivement nous revoir, mais bien avant, et dans le cadre de la drôle d’histoire de la vallée d’Hakaui.
Après une petite semaine à Taiohae, notre croisière à l'île de Nuku Hiva commença vraiment. Première étape, la baie de Hakatea, qui permet justement d'accéder à la vallée d’Hakaui. Une nuit paisible dans un mouillage très joli et bien protégé ! Et le lendemain matin, de bonne heure, nous étions prêts pour rejoindre en annexe, en moins de cinq minutes, la plage de sable noir où débarquer pour faire notre randonnée. En fait, comme souvent aux Marquises, l'arrivée fut un peu plus mouvementée que prévue, à cause des vagues. A 50 mètres de la plage, dans un surf plus ou moins contrôlé, je ne pus empêcher à temps que l'hélice du moteur ne touche une patate de corail, mais rien de grave. Nous débarquâmes sans soucis, et après avoir remonté le petit zodiac en haut de la plage, nous partîmes pour notre belle journée. Au retour, remise à l'eau de l'annexe, et remise en marche du moteur pour rejoindre Sabay Dii. Et là, au moment de mettre les gaz pour passer la première vague, je me retrouve tout bête, sans aucune puissance. L'hélice qui avait pris un choc le matin, venait de partir. La galère !
On remonte vite l'annexe et on commence à chercher, dans 50 cm d'eau trouble, une hélice noire sur un fond de sable noir, et à la nuit tombante ! Mission impossible évidemment. Après plus d'une heure de recherche, c'est à la rame que nous rentrerons au bateau. Mais comme vous le savez, je suis du genre entêté et ne baisse pas les bras rapidement. Le lendemain matin, avant l'aube, je suis déjà sur place pour profiter de  la marée basse afin de retrouver cette hélice dont je suis sûr qu'elle n'a pas pu partir bien loin. Trois heures encore à fouiller du regard la moindre apparition fugace d'une tâche sombre. Mais rien ! Et la marée qui remonte !
Je décide donc d'abandonner provisoirement la recherche et d'aller dire bonjour à une personne étonnante avec qui j'avais échangé quelques mots la veille au départ de la randonnée, et dont Pierre m'avait parlé. Le grand Teki. Un Hercule, genre deuxième ligne des All Black, paisible et toujours avec un grand sourire, comme les Marquisiens, et avec aussi, comme la plupart des Marquisiens encore, un tatouage. Oui ! Mais pas n'importe quel tatouage ! Teki est tatoué de la tête au pied, mais pas partout. Juste la moitié du corps. Vous imaginez un colosse avec la moitié du visage tatoué de caractères incompréhensibles, ressemblant un peu à des hiéroglyphes. De quoi faire peur, si vous le rencontrez le soir, au coin d'une rue. Oui, mais ici, on n'est pas au coin d'une rue. On est aux Marquises, et un gars comme ça ici, avec un grand sourire et une jovialité contagieuse, ça met à l'aise. Propriétaire de la première maison de la vallée, celle qui est tout prêt de la plage. Teki qui m'a reconnu de loin m'invite à prendre le petit déjeuner avec sa femme : de la soupe au riz avec un peu de viande bouillie, des bananes, du thé, etc.
- Tu retournes de nouveau à la cascade, aujourd'hui ?
- Non, je suis venu chercher une hélice.
Et je lui explique ma mésaventure de la veille.
- Tu sais, ton hélice, elle ne va pas s'envoler. Ce qui atterrit ici y reste : les bouteilles en plastique, les cordes des pêcheurs, et ton hélice probablement aussi, même si elle ne flotte pas. Elle finira un jour sur la grève. Au fait, qu'est-ce que j'en fais si je la trouve ?
- Tu connais Pierre, le prof de sport de Taiohae ?
- C'est qui ?
Petite description et illumination dans son regard. Il l'a déjà vu. D'ailleurs ici, sur une île de 2600 habitants, tout le monde a déjà vu tout le monde, pas vrai ? Mais je ne me fais pas d'illusion pour mon hélice qui est peut-être cassée en plusieurs morceaux, et qui doit déjà être enfouie sous le sable.
Notre croisière va donc continuer, mais avec un dinghy fonctionnant sans moteur. Un peu d'exercice ne nous fera pas de mal. Dix jours plus tard, nous arrivons à Hatiheu, au nord, c'est-à-dire à l'autre bout de Nuku Hiva. Encore un joli mouillage devant un charmant petit village entourant une minuscule église (voir "Le tour de Nuku Hiva" du 6 mai 2013) et une autre belle randonnée en perspective, cette fois sous le crachin. En effet, à quelques kilomètres en pleine brousse, se trouve le plus grand complexe archéologique des Marquises. S'étendant sur trois sites adjacents (Kamuihei, Takahia et Teiipoka), l'ensemble a été restauré en 1998 pour le festival des Marquises de 2011. Il rassemble tous les éléments architecturaux d'un clan : plate-formes d'habitation (pae pae), lieux de festivités et de réunion (tohua), sites religieux, (meae) pétroglyphes, fosses alimentaires de stockage et banians (arbres sacrés). Un endroit impressionnant montrant à l'évidence que devait résider dans cette vallée, une population très importante (on estime qu'elle était dix fois supérieure à celle d'aujourd'hui). L'atmosphère est intense et étrange. Les blocs de basalte recouverts de mousse semblent garder le silence de tout ce dont ils ont été les témoins muets, pendant des siècles, dans ce territoire de farouches guerriers et de hardis marins capables de traverser les océans, depuis l’Indonésie, jusqu’à la Nouvelle Zélande ou les iles Australes, sur des barcasses de fibres naturelles, sans autres instruments que leurs yeux pour se guider aux étoiles.
Et là, au beau milieu de ce monde du silence et de l'histoire, une petite voie qui me dit :
- salut Didier. J'ai un truc pour toi dans mon sac à dos. Une hélice, je crois !
Et là gros éclat de rire. Pierre et une poignée de ses élèves sont là. Ils sont venus ici, depuis le collège de Taiohae, à l'autre bout de l'île, pour visiter le site, bien sûr, mais sait-on jamais. Si on rencontrait Didier dans la brousse ...
Et Pierre va me raconter comment cette hélice lui a été apportée.
Le jour du premier tour des élections territoriales, Teki qui comme tous les Marquisiens n'a pas peur de faire dix ou vingt kilomètres à pieds ou de traverser l'île à cheval, par des vallées et des précipices à couper le souffle, est venu à Taiohae. Il a cherché partout le prof d'EPS dont on lui a dit qu'il avait une voiture verte. Et à la première voiture verte aperçue, il a bondi au milieu de la route pour l'arrêter.
- C'est toi Pierre ?
- Oui, c'est moi.
- Il faut que tu trouves Didier et que tu lui donnes son hélice. Je l'ai cherchée et je l'ai trouvée. Il sera heureux.
Et c'est ainsi qu'en pleine brousse, à des kilomètres de là où je l'avais perdue, et dix jours plus tard, j'ai retrouvé l'hélice de mon moteur hors-bord.
Etonnant non ?
Cette petite histoire est sans prétention, mais elle a le mérite, en tout cas, de montrer, qu’ici aux Marquises, les choses ne se passent pas comme ailleurs. Mon court séjour là-bas, à Nuku Hiva aussi bien qu’à Hiva Oa, m’a permis de constater à chaque instant, à quel point les Marquisiens sont accueillants, généreux, bienveillants. On se couperait en quatre pour vous faire plaisir. Et cette attitude est contagieuse.
Quand on arrive aux Marquises, on est d’abord époustouflé par les paysages, mais très rapidement ce sont les habitants qui subjuguent le nouvel arrivé. Difficile d’en partir sans se dire que l’on va y revenir le plus vite possible.

A présent je vous parlerai des Tuamotu, mais dans ma tête et mon cœur, les Marquises et les Marquisiens ne seront jamais bien loin, et il me tardera toujours un peu de les rejoindre.

samedi 22 juin 2013

Hiva Oa, la Marquise du sud

L'île de Hiva Oa est la plus grande du groupe sud des Marquises. Sa capitale Atuona, comme Taiohae à Nuku Hiva dane le groupe nord, est un port d'entrée en Polynésie, c'est-à-dire que les bateaux arrivant de l'étranger peuvent y faire leurs formalités d'entrée à la petite gendarmerie de ce tout petit bourg. Pas de véritables installations portuaires, évidemment mais une minuscule petite baie à 5 km du village, où l'on peut trouver un abri à peu près correct. Comme c'est le seul de toute la côte sud, pas étonnant que les voiliers s'y bousculent un peu. Pas forcément reposant d'éviter que les bateaux ne se touchent au moindre courant d'air, mais l'avantage est de pouvoir voir toutes sortes d'embarcations, de la jonque à la paimpolaise, en passant pas les yachts de 80 pieds qui eux, restent en dehors de la baie, car beaucoup trop gros pour trouver leur place dans ce trou ce souris de la côte de Hiva Oa.




Nous sommes arrivés à Hiva Oa le jour du deuxième tour des élections territoriales (de loin les plus importantes de Polynésie, car on y élit le Président de l'Assemblée de Polynésie, presque l'équivalent du Président de la République). Ici, à la différence de la métropole, les élections sont une fête, où l'on se chambre pas mal bien sûr, mais surtout où l'on ripaille, ou l'on joue de la musique, toute la journée en attendant le résultat qui tombera très tard dans la nuit, et dont les bleus (indépendandantistes) comme les oranges (autonomistes) sont sûrs que leur candidat va triompher haut la main. En fait, vu l'instabilité politique chronique de la région, chaque groupe a alternativamnt raison, une fois sur deux. Cette fois, c'était les oranges qui ont vu leur chef, Oscar Temaru, triompher, malgré son âge canonique et toutes les casseroles qu'il traine pour corruptions multiples, favoritisme, etc. Eh oui, les politiciens se ressemblent beaucoup au delà des frontières ou des océans.
Atuona, ça ne vous dit probablement rien. Pourtant ce petit village est doublement célèbre. C'est là qu'ont choisi de venir Gauguin et plus tard Brel pour y couler des jours heureux et y reposer à tout jamais.






A Hiva Oa, j'ai surtout rencontré Lucien, un sacré chic type.
J'étais devant l'épicerie en train de demander à la ronde où je pouvais acheter du manioc, que l'on ne trouve nulle part à la vente car tout le monde en cultive. Lucien était au volant de son 4X4, la fenêtre ouverte, à m'écouter. "Tu veux du manioc ?" (en Polynésie on tutoie naturellement même sans se connaître). Tu sais le ramasser ? Eh bien monte et viens chez moi, tu en trouveras, avec plein d'autres choses, tu verras".
Et c'est ainsi que je me suis retrouvé chez cet ancien instituteur, le seul que je connaisse qui ait été amputé du pouce de la main droite pour maladie professionnelle ; trop de temps passé à écrire au tableau et en préparation de leçons ! Véridique ! Un homme intelligent, spirituel, analysant avec lucidité et modération la société marquisienne, polynésienne et la situation internationale, et surtout d'une générosité incroyable. On a commencé par manger avec sa fille et son petit fils, et son copain Alfred qu'il a appelé pour m'aider à aller chercher des fruits dans sa propriété. En fait c'est un immense domaine accroché aux montagnes qui cernent Atuona, et auquel on ne peut accéder qu'à pied : des milliers de bananiers, d'arbres fruitiers de toutes sortes, dont les fruits ne sont là que pour nourrir les animaux qui sont les seuls à fréquenter le coin.
Le soir, je revenais au bateau avec Alfred au volant du 4X4 et une dizaine de régimes de bananes, des mangues, papayes, ramboutans, pommes de Cythère, du gingembre sauvage, et bien sûr, du manioc. De quoi nourrir l'équipage d'une goélette de 1000 tonneaux pendant une traversée du Pacifique.
Merci Lucien et à mon prochain passage à Atuona pour une ou plusieurs autres journées d'échanges passionnants. 
Malheureusement, depuis mon passage, une terrible tempête s'est abattue sur Atuona. Regardez les images impressionnantes de cet événements :
Beaucoup de dégâts ... en à peine quelques heures, il est tombé plus d'eau que pendant un cyclone !

Tahiti

Après un mois dans les Marquises et un autre mois à me balader en solitaire d'atoll en atoll aux Tuamotu en vivant comme un Robinson de ma pêche et de mes cueillettes, me voici à Tahiti, magnifique vue de la mer.
Quelques heures à Papeete pour faire les formalités administratives, retrouver des magasins, des voitures, des gens pressés ou avec un téléphone à la main, bref plein de situations dont j'avais oublié l'existence.
Ces quelques jours à la "civilisation" vont me permettre de faire quelques achats pour refaire une beauté à Sabay Dii, pour remplir ma cambuse avec autre chose que des conserves, des pâtes et du riz, et enfin, mettre sur le blog tout ce que je vous ai préparé des Marquises et des Tuamotu.
Encore quelques jours d'indulgence et vous serez récompensés.