Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

dimanche 19 avril 2020

A Antalya et Finike, deux marinas de la même chaîne, mais pourtant très différentes

Sabay Dii n'a pas pour habitude de séjourner dans des marinas, son capitaine préférant les mouillages forains dans des criques tranquilles aux quais remplis de bateaux-ventouses servant plus souvent comme maisons secondaires pour faire bombance le week-end que pour aller en mer. Néanmoins, il faut bien penser à l'hivernage du bateau.
En Nouvelle Zélande, j'avais fait le choix d'un mouillage sur corps-mort (un bloc de béton immergé auquel est fixée une chaîne à laquelle on attache le bateau) dans un coin très protégé de la Baie des Iles, à Opua. Au Salvador, c'était le cas aussi, dans le trou à cyclone de Barillas, perdu dans la jungle à une trentaine de kilomètres de l'Océan Pacifique. Mais la plupart du temps, j'ai choisi l'option de la marina qui offre une sécurité presque parfaite, sauf en cas de cyclone, où il vaut mieux être caché dans un trou paumé hyper-protégé, sans voisin, et avec la possibilité pour le bateau de s'aligner dans le sens du vent.
Marina au Mexique à Guaymas, en dehors de la zone cyclonique ; marina aussi en Polynésie, à Moorea, mais en dehors de la période cyclonique ; marina encore en Malaisie, à Rebak qui associe en même temps l'avantage de la marina et celui du trou à cyclone. Même situation au Costa Rica où Sabay Dii a passé une saison cyclonique dans la minuscule marina (20 bateaux) de Golfito, un tout petit golfe niché à l'intérieur d'un golfe plus grand, ce qui en fait l'équivalent d'un minuscule lac où l'eau est toujours plate même par des vents de 150 km/h.
Il va de soit que lorsqu'on laisse le bateau sur un corps mort, il faut que l'endroit soit sûr, aussi bien du point de vue environnemental (bien protégé du vent et surtout de la houle), que du point de vue fréquentation (pour ne pas retrouver le bateau pillé comme cela est inévitable dans un endroit tel que Mayotte, où toute embarcation non surveillée est systématiquement visitée puis vidée dans la foulée). Il faut donc bien choisir son coin, et éventuellement avoir une personne de confiance pour aller vérifier régulièrement que tout va bien. Ce problème n'existe théoriquement pas en marina.
En Turquie, pas d'autre choix possible que la marina pour assurer cette double sécurité. En effet, la législation oblige les propriétaires de bateaux étrangers à laisser leur embarcation sans skipper dans une marina, et du coup il n'y a pas d'autre possibilité offerte. Mais la Turquie est remarquablement équipée, avec des marinas aux meilleurs standards internationaux. Normal vu le nombre impressionnant de voiliers de location et de super-yachts de propriétaires venant de tous les coins de la planète pour naviguer dans ce bassin merveilleux.

Par exemple, pour la seule station balnéaire de Marmaris, on compte quatre marinas pouvant accueillir au total plus de 1500 bateaux de toutes tailles (dont près d'un quart à la location). On n'arrive certes pas à la capacité d'accueil de la France, où en Méditerranée, par exemple, les marinas jalonnent presque toute la côte à une dizaine de kilomètres d'intervalle, et où l'on peut rencontrer des ports pouvant accueillir plus de 5000 unités, comme Port Camargue en Méditerranée, ou La Rochelle sur l'Atlantique.
Lorsque j'étais en Egypte, connaissant la législation turque, et attendant mon passage du Canal de Suez, j'ai envoyé des courriels à plusieurs marinas du Sud de la Turquie, pour demander leurs tarifs. Mon choix était fixé sur la côte méditerranéenne s'étendant d'Antalya à Marmaris (un choix de 14 marinas), avec une préférence pour Finike, réputée comme sympathique et bon marché. Je ne reçu jamais de réponse de cette dernière, car l'adresse électronique venait de changer, suite à l'intégration de cette marina au groupe Setur. Je souhaitais aller dans l'une des marinas de ce groupe car le principal avantage est que lorsqu'on souscrit un bail d'un an, on bénéficie de 30 jours gratuits dans les autres marinas de la chaîne, ce qui est très intéressant quand on projette de caboter pendant plusieurs mois, comme c'était mon intention. N'ayant qu'une réponse claire, venant de la Marina Setur d'Antalya, c'est dans cette direction que je mis le cap en quittant Port Saïd.
Le groupe Setur réunit une dizaine de marinas.
Elles n'ont pas les mêmes caractéristiques, car le groupe Setur a une stratégie conquérante et cannibalise parfois des marinas existantes de façon à contrôler toute la côte turque. C'est l'une des raisons pour lesquelles ces marinas peuvent différer fortement, comme vous allez le voir à partir de la comparaison entre Antalya où Sabay Dii a passé l'hiver, et Finike où je me retrouve confiné en ce moment et pour plusieurs mois, et où le bateau séjournera l'hiver prochain.

Setur Antalya Marina

Située dans le port de commerce d'Antalya, la marina bénéficie d'une protection exceptionnelle, même si par fort vent de Nord-Est, de la houle entre un peu. Par contre, le port étant à 10 km d'Antalya, il n'est pas facile de se rendre en ville, même si un bus dessert le site toute les heures. Heureusement, on trouve dans la marina une petite épicerie bien achalandée qui permet de s'approvisionner en produits de consommation courante. Il y aussi deux restaurants "de standing" fréquentés par la bourgeoisie locale et qui ne fonctionnent que pendant la saison touristique et le weekend, et surtout une petite cantine pour le personnel de la marina et les ouvriers des chantiers, où l'on mange très bien pour 15 lires turques (2,5 € environ). Ouverte sans publicité aux rarissimes navigateurs de passage, c'est un vrai plus, et j'y suis allé assidûment à partir du moment où j'ai découvert cette possibilité bien cachée.
Question capacité d'accueil, Antalya ne rigole pas : 235 postes d'amarrage (pour des unités jusqu'à 90 m de long), 150 places au sec, et deux "travel lifts" pouvant sortir des bateaux de toute taille ou presque (jusqu'à 200 tonnes). Les nombreux ateliers de l'immense zone techniques sont équipés pour réaliser tous les travaux imaginables et un hangar de 900 m² permet, par exemple, de repeindre un bateau de 50 m de long sans problème. En plus, un magasin d'accastillage a ouvert ses portes en septembre dernier, ce qui est bien commode, vu l'éloignement d'Antalya.
Au delà de ces chiffres, ou plutôt, à cause d'eux, on trouve dans cette marina surtout de très gros super-yachts à moteur et quelques voiliers d'exception, toujours vides, et dont les propriétaires fortunés doivent avoir oublié l'existence. Il y a aussi beaucoup de gros charters à moteur qui conduisent des flots de touristes dans les criques de la région, pendant l'été, mais hors saison, ils sont aussi vides. Restent, au quai B, là où se trouvait Sabay Dii, une quinzaine de voiliers "normaux", entre 9 et 15 mètres de long, mais qui ne naviguent jamais non plus. Bref, cette marina n'a aucune vie en dehors de la zone technique où des équipes de techniciens assurent la maintenance ou réalisent la transformation de grosses unités.
Du coup, les services qui seraient utiles pour des navigateurs au long court sont absents : pas de machine à laver, pas de bac pour faire la lessive, pas de salle où se mettre au chaud, se réunir, lire ou regarder les informations. Seulement des quais pleins de très gros bateaux vides, des sanitaires impeccables mais très peu nombreux (ce qui n'est pas un problème vu qu'à l'exception des ouvriers, il n'y a personne), de très jolis jardins, et une réception démesurément grande, où j'avais été accueilli sans chaleur à mon arrivée l'an dernier, par des hôtesses désagréables au possible, mais dont le personnel a été judicieusement remplacé par de jeunes gens très sympathiques et serviables. Heureusement ! Il faut ajouter à cette description, que cette marina est un port d'entrée/sortie international, ce qui fait qu'on peut y faire toutes les démarches officielles. Malheureusement, ce sera par l'entremise d'un agent qui négocie son exclusivité à coup de tarifs prohibitifs.
En conclusion, cette marina de très haut standing (et donc très chère) n'est pas adaptée au gens de mer. Pour ne pas terminer sur une note trop négative, je tiens à rappeler que pendant mon confinement, tout le personnel s'est décarcassé pour me rendre quotidiennement service, et que c'est grâce au directeur général que j'ai pu m'échapper à Finike. Je tiens aussi à signaler que les artisans des ateliers de réparation sont tous d'une grande compétence et d'une amabilité tout-à-fait exceptionnelle (incroyable le nombre de fois où au moment de payer, on me disait "cadeau" avec un grand sourire). J'ai donc quitté sans regret la marina d'Antalya, mais avec un petit pincement au cœur pour tous ceux qui y travaillent. Merci encore.  

Setur Finike Marina

Bien que construite 6 ans après celle d'Antalya (1997 au lieu de 1991), la marina de Finike semble plus ancienne. Au lieu d'être faite de matériaux modernes (profilés en aluminium, inox à profusion, grandes baies vitrées en verre réfléchissant, quais flottants, etc.), elle a été construite avec des matériaux traditionnels qui lui donnent un aspect un peu suranné, mais comme le dit le gérant, plus "cosy". Et effectivement, la froideur d'Antalya est oubliée, d'autant qu'ici, l'arrière-plan fait des habitations très voisines de la ville, donne l'impression d'être dans un petit nid douillet.
Ici les indestructibles quais faits en dur et à l'ancienne (du béton) peuvent accueillir 320 bateaux (jusqu'à 50 m de longueur), sans compter la grande zone technique pour l'hivernage ou pour la réparation/entretien de bateaux. Tous les corps de métier du nautisme sont ici aussi représentés, et plusieurs échoppes permettent de s'approvisionner en matériel spécifique. La capacité d'accueil de Finike est donc, sur le papier, supérieure à celle d'Antalya, et effectivement, les quais comme la zone technique sont pleins, mais pleins de ... voiliers. Pratiquement que des voiliers, de 8 à 20 mètres, mais avec une majorité de 40 à 50 pieds, presque tous étrangers : australiens, suisses, belges, suédois, américains, russes, anglais, français, hollandais, autrichiens, canadiens, norvégiens, israeliens, ..., Le monde de la voile hauturière semble s'être donné rendez-vous ici. Beaucoup de ces marins (essentiellement des couples) y sont depuis plusieurs années, laissant le bateau à l'hivernage pour revenir naviguer à la belle saison. Mais cette année, coronavirus oblige, la plupart des gens n'ont pas pu ou ne pourront pas revoir leur voilier. Sur le long quai où se trouve Sabay Dii, seuls cinq voiliers sont habités en ce moment.
Le voilier de Nico
Nico, qui devait rentrer chez lui en Angleterre a été mis en quarantaine dans son minuscule voilier de 8 mètres par les autorités turques et ne pourra plus rentrer voir son épouse de plusieurs mois. Un autre, britannique aussi, est également piégé mais peut aller en ville faire ses courses. Il y a aussi un jeune couple d'australiens, et des nouveaux venus que je ne connais pas encore. Au total, il doit y avoir une quinzaine de voiliers habités (au lieu d'une centaine en temps normal), ce qui fait une toute petite communauté, hétéroclite et cosmopolite, de gens confinés et masqués, mais se rendant aimablement service en respectant les consignes de distanciation sociale locales (ici 3 pas), notamment pour aller faire les courses à la supérette qui se trouve juste à l'entrée de la marina.
Tout ce petit monde essaie de faire un peu d'exercice sur son quai, mais une mamie en pleine forme arrive à courir plus d'une heure, tous les matins, à une allure impressionnante, pendant que son mari fait des allers-retours sur sont petit vélo pliant.
La marina est équipée de tout ce dont peuvent avoir besoin des gens de mer ayant fait un long voyage :
  • d'abord, gratuitement offerts par la marina, l'eau, l'électricité et le wifi ;
  • bien sûr des sanitaires, impeccablement entretenus, et décorés avec humour ;
  • des bacs pour faire la vaisselle et la lessive, mais surtout une laverie avec du personnel qui s'occupe de votre linge pour le laver, le repasser, et même le repriser, et tout cela pour un prix dérisoire (3,5 € pour une grosse machine de 7 kg) ;
  • une salle commune avec une bibliothèque impressionnante rassemblant des centaines de livres en libre échange, une télévision, des jeux de société, un bar et une cuisine en libre accès.;
  • dehors, à côté du refuge pour chiens maltraités ou abandonnés, un barbecue habituellement utilisé le dimanche pour des repas collectifs où chacun apporte quelque chose ;
  • un marabout pour que les fêtes puissent avoir lieu en cas de pluie ;
  • un terrain de volley ;
  • etc.
Comme Antalya, Finike est un port international d'entrée/sortie, mais ici, c'est Barbaros, le gérant de la marina qui, dans la petite maisonnette servant de réception, fait le travail d'agent officiel de l'état, mais à titre gracieux.
Et c'est sans parler de la petite ville de Finike, très vivante en temps normal, qui en tant que centre régional d'une grande région agricole, offre tout ce que l'on peut rechercher, avec un grand marché local, plein de commerces, et de bons petits restaurants.
Bien sûr, à cause du confinement, toute l'activité locale est au ralenti, et à la marina, les rencontres sont prohibées, mais l'atmosphère est néanmoins sympathique et Barbaros, avec le reste du personnel, y contribuent grandement par leur indéfectible gentillesse.

En images, maintenant ...

Setur Antalya Marina
Une marina nichée à l'intérieur d'un port de commerce. Protection presque idéale.
A grande marina, grande réception
De beaux aménagements
2 restaurants de standing, une petite cantine bien sympathique, et une épicerie
On ne risque pas de mourir de faim à la marina d'Antalya.
Cette photo pourrait résumer la vocation de la marina d'Antalya
(surtout des bateaux à moteur, et des super yachts à voiles en maintenance)

Une immense zone technique

Avec d'énormes bateaux à voile ou à moteur
Exemple d'énorme bateau à moteur en travaux sur la zone technique
Tout ça à respecter ?
Tout ce qu'il faut pour la maintenance des monstres
Pas de problème pour accueillir des bateaux de plus de 50 m

Remarquez la couleur de l'eau ...
Je vous le donne en mille ....
Eh bien cette couleur jaune n'est autre que du .... pollen (surtout du mimosa) qui se dépose sur l'eau lorsqu'il pleut
Pour les voiliers, on est aussi hors norme, ici !
Pour avoir une idée, le bateau à moteur coincé entre les deux voiliers fait ... 20 m de long


Me voici en-dessous du voilier Moss, construit à Antalya.
C'est un bateau à louer.
Moss sous voiles
Une des cabines de Moss
La salle des machines (rappel : Moss est un voilier)
Un des salons de Moss
Le pont de Moss
Vous l'aurez aisément compris, Sabay Dii se trouvait dans la marina Setur d'Antalya comme un cheveu sur la soupe.
Et maintenant, dans le genre plus raisonnable, la marina Setur de Finike.

Setur Finike Marina

A la différence de la marina d'Antalya, celle de Finike, adossée à la montagne qui protège la ville, est proche du centre.
Trois grands quais en dur, avec presque que des voiliers.
Aucun doute possible en arrivant du large. C'est bien une marina pour voiliers "normaux".
Accueil simple et chaleureux dans une réception à l'échelle humaine.
Beaucoup de place entre les quais, gage de sécurité et de tranquillité.

Zone technique très bien équipée
Et bien sûr que des voilier en hivernage



 Pas de problème pour savoir où se trouvent l'entrée pour des sanitaires Homme ou Femme

Les sanitaires sont un peu "rétro" (porte saloon pour les douches et les toilettes).
Les sanitaires sont décorés avec plein de petits tableaux humoristiques (une visite prochaine des toilettes Homme et Femme s'impose).
Un avant-goût
Tout est prévu pour rendre le séjour convivial ...
Le marabout avec un chauffage au centre servant de four,
en configuration fermée pour l'hiver.
Autre vue du marabout en configuration ouverte pour l'été. Il y a un grand barbecue
et tout ce qu'il faut pour se faire un repas entre copains.

 


Le salon avec la bibliothèque de livre en libre-échange.
Les niches pour chiens abandonnés ou ayant le mal de mer
Des décos sympas un peu partout


De quoi faire la sieste ou la parlotte, les pieds dans l'herbe.
Et, cerise sur le gâteau, les tortues qui se promènent entre les bateaux.
Quant aux bateaux qui séjournent ici, rien à voir avec ceux d'Antalya. On est chez les bourlingueurs. Le plus bel exemple, le voilier américain Irène de Peter et Ginger dont je vous recommande le site  aussi époustouflant que leur voyage par le passage du Nord-Ouest (entre autres).
ireneyacht.com/
En vert leur premier tout du monde (par le Horn) et en rouge leur voyage avec Irène
Pour vous mettre l'eau à la bouche ...
3 de leurs innombrables et splendides photos



Vous comprenez pourquoi je préfère être confiné à Finike plutôt qu'à Antalya ?

dimanche 5 avril 2020

Incroyable mais vrai : Sabay Dii vient de naviguer !

Comme quoi, tout peut arriver en Turquie.
Comme vous le savez déjà, le gouvernement turc a pris très tôt un grand nombre de mesures pour ralentir à défaut d'éviter la propagation de ce fichu Covid-19. Parmi elles, deux me concernent tout particulièrement :
  • le confinement absolu des plus de 65 ans qui, pour aucun prétexte, doivent se retrouver hors de chez eux, à charge pour leur entourage et/ou pour le service téléphonique du 112 mis en place par les autorités, de les ravitailler.
  • La suspension de toute navigation de plaisance, pour les amateurs comme pour les professionnels. Autrement dit, personne sur l'eau à part les cargos, les navires militaires, et les bateaux des administrations maritimes (garde-côtes et douanes).
Et malgré tout cela, Sabay Dii naviguait entre Antalya et Finike ces jours derniers. La preuve ...

Vendredi 3 avril 2020, 10 h 00, Sabay Dii quitte Antalya au portant, par petite brise de NE
Explications : 

J'avais souscrit le 15 avril de l'an dernier (en arrivant de Suez) un contrat annuel d'amarrage à la marina du groupe Setur, à Antalya. C'est là que Sabay Dii a passé l'hiver et c'est là que je me retrouvais confiné ces temps-ci. Au mois de mars dernier, soit un mois avant que ce contrat n'arrive à échéance, j'avais contacté la marina de Finike du même groupe Setur pour réserver un emplacement à l'année à partir du 14 avril 2020, car cet endroit m'avait particulièrement plu lors d'une courte escale l'an dernier (vous comprendrez bientôt pourquoi). Je ne pouvais pas savoir à ce moment-là que j'allais devoir rester bloqué à Antalya pour cause de pandémie.
J'avais consulté plusieurs personnes très bien renseignées qui m'avaient toutes confirmé que malheureusement pour moi, je ne pourrai pas migrer avant plusieurs mois, la faute au coronavirus. Très ennuyeux, effectivement, car cela m'obligeait à souscrire un nouveau contrat annuel à Antalya, car le prix est pratiquement le même pour 3 ou pour 12 mois. Et pas question de frauder car la punition était terrible, comme je vous l'ai déjà dit dans mon message précédent.
J'ai donc cherché à rencontrer le grand chef de la marina d'Antalya pour lui expliquer mon problème, et oh surprise, il m'a demandé un peu de patience, le temps qu'il voit ce qu'il pouvait faire pour débloquer la situation. Il m'a affirmé connaître beaucoup de monde, très haut placé et a invoqué mon cas très particulier : seul étranger de toute la région ayant un statut de résident en Turquie, et qui soit seul sur un voilier et en plus confiné dessus à cause de son âge.
J'avais vraiment très peu d'espoir que la situation se débloquât, lorsque le Directeur me fit demander quand je souhaitais partir. Vous vous doutez bien que, le bateau étant fin prêt depuis plusieurs jours, je choisis la date la plus proche ayant une météo favorable (et la situation météorologique était très compliquée, avec des tempêtes successives très violentes). Jeudi 2 avril, à la veille de cette date, je retournais à la réception pour savoir comment se présentaient les négociations avec les affaires maritimes, les garde-côtes et le gouvernement (car apparemment mon cas se traitait au plus haut niveau). Le Directeur n'étant pas là, on me fit poiroter une bonne heure, avec une réponse bien évasive qui me laissa perplexe. Coups de téléphones multiples, regards fuyants ou embarrassés du personnel administratif qui me proposait du thé pour patienter, et puis, au moment où je commençais à me dire que les carottes étaient cuites et que je pouvais retourner sur le bateau, surprise, la réponse que je n'attendais plus :

Départ accordé pour demain à 9 h du matin.
Tout le monde est prévenu.

Et c'est ainsi que le vendredi 3 avril, Sabay Dii larguait les amarres. Pas à neuf heures mais trois quarts d'heures plus tard, le temps de solder les comptes d'eau et d'électricité et de signer quelques papiers.
Enfin en mer.



Objectif Finike.
Durée prévue : entre 3 et 5 jours, mais sans aucune certitude, tellement la situation météorologique était compliquée, avec notamment beaucoup de petit temps entrecoupé par une tempête annoncée pour le dimanche avec des vents de 40 nœuds et des rafales à plus de 60. Mais d'une durée très courte. Très bizarre et pas simple à gérer !
Heureusement, j'ai la chance et l'avantage de connaître par cœur les 60 milles de côte séparant Antalya et Finike, et ai déjà mouillé dans toutes les criques et les abris hélas très peu nombreux qui jalonnent cette côte rocheuse faite de falaises plongeant brutalement en mer et parsemées d'îlots et de roches acores.
Voila à quoi ressemble cette côte. Ici l'un des rares mouillages, Cineviz Limani.
Il ne faut pas se faire piéger dans cette région où des coups de vent très violents peuvent survenir en quelques minutes,
puis s'évanouir aussi vite.
Une première journée de navigation très tranquille commençant au portant dans un petit vent de NE, tournant progressivement E puis SE en cours de journée. Donc un départ grand largue et une arrivée au près vers 16 heures dans la jolie petite baie de Phaselis, soit 6 heures pour faire 24 milles (vitesse moyenne de 4 nœuds) pour un vent léger oscillant entre 6 et 8 nœuds. Une allure de père peinard par beau temps et mer magnifiquement bleue et calme. Que demander de plus pour une première journée de navigation après six mois de pause ?
Sabay Dii va passer la nuit du 3 au 4 avril au mouillage de Phaselis.
Elle sera tranquille dans ce site hyper touristique mais aujourd'hui désert.
Samedi 4 avril, départ à 7 heures du matin.
Reste de petite brise nocturne mais ça ne va pas durer.
Départ samedi de bonne heure pour la deuxième étape. Première surprise, le vent n'a rien à voir avec les prédictions, c'est bon signe. Deuxième surprise, j'ai l'impression qu'un litre de parfum de jasmin a été renversé dans le bateau, et il me faudra quelques secondes pour comprendre que l'odeur que je perçois en pleine mer provient des millions de citronniers et orangers qui sont en fleur dans l'arrière pays. Magique et enivrant. Cette journée commence décidément sous les meilleurs hospices.
Le vent s'établit plein Nord, et j'apprécie.
Mon intuition était bonne, mais attention, bien que la direction n'ait rien à voir avec celle annoncée,
je pense que ça devait rentrer de plus en plus fort avant la tempête dont je commence à douter sérieusement.
Toujours plein Nord. Maintenant 10 nœuds de vent.
J'approche de Çineviz Limani où j'avais prévu de m'arrêter au cas où ça monterait trop fort.
C'est bon donc je continue.
20 nœuds et toujours vent arrière car la direction du vent suit la côte qui est très escarpée.
Au vent arrière, Sabay Dii file tout droit à 7 noeuds. Les milles défilent. A cette allure, dans moins de deux heures je serai au point critique, Taslik Burnu. Avec des conditions aussi favorables, je décide de foncer et laisse à tribord Çavus Limani, la seule et dernière solution de repli possible.
Sabay Dii va faire en 7 heures ce qu'il n'est jamais arrivé à faire en moins de deux jours sur ce parcours.

Quelques milles avant Taslik Burnu, le vent est devenu fort : 30 nœuds mais régulier. Je garde toute la toile et fonce. Plus question de laisser le pilote automatique gérer la trajectoire car les vagues deviennent puissantes et la trajectoire est bordée à tribord par les falaises et à bâbord par des îles et des récifs. Plus question de faire des photos. Sabay Dii déboule à 10 nœuds, et passe avant 13 h le point le plus problématique.

Le reste du parcours sera bien plus tranquille avec 25 nœuds de vent quand même, mais plus de danger à courir. Après un départ au lof qui couchera le bateau à 45°, je réduit la toile, étant sûr d'arriver à temps à Finike.
Entrée dans la marina à 14 H 30 où les garde-côtes m'attendaient. RAS. Welcome.


Sabay Dii à quai.
Voila donc Sabay Dii dans sa nouvelle marina, ou il risque de rester amarré à quai plusieurs mois, tant que le gouvernement turc n'aura pas levé son ordre de confinement. Mais à présent, plus question de négocier une autre sortie.
En tout cas cette petite escapade m'aura comblé. Vous pourriez penser que pour une occasion aussi rare, j'aurais pu faire durer le plaisir en mettant quatre ou cinq jours pour faire ce parcours avalé à fond de train. Eh bien, cela aurait été une très mauvaise idée vu le temps qu'il fit dimanche (mer démontée avec un vent de Sud rendant le passage de Taslik Burnu très dangereux, voire impossible), et lundi (un vent de Sud puis d'Ouest qui m'aurait drôlement compliqué la vie aussi).
Photo prise depuis le môle de la marina de Finike

jeudi 19 mars 2020

Bateau fin prêt, mais changement de programme pour cause de confinement


Je vous avais annoncé la présentation prochaine du programme annuel de navigation de Sabay Dii pour la saison 2020 en Turquie. C’était sans compter sur l’extension de la pandémie du Covid-19 jusqu’ici. Les autorités turques n’ont pas tergiversé comme les françaises, et avant le premier décès enregistré, la Turquie a fermé toutes ses frontières, très hermétiquement, le 14 mars, soit moins d'une semaine après mon arrivée. Plus aucun vol pour la France, probablement pour de nombreux mois.
Mais ce n’est pas tout ; pour enrayer le développement de l’épidémie sur le territoire, juste une semaine après que je sois arrivé, les autorités turques ont décrété toute une série de mesures :
• à partir du 16 mars, la fermeture des universités et des établissements scolaires ;
• la tenue sans public des événements sportifs ;
• la fermeture de toutes les salles de spectacle, bars, cafés traditionnels, bar à chichas, cafés internet, salles de jeux, aires de jeux (en milieu fermé) pour enfants ainsi que des salles de sports et des piscines. Même les lieux de prière sont concernés. Les restaurants et cafés où l’on joue de la musique sont également fermés. Les restaurants et les pâtisseries peuvent maintenir leur activité mais uniquement pour de la vente à emporter ou des livraisons à domicile.




Quelques images de la zone commerciale la plus active d'Antalya, prises juste après la publication des décrets de réduction des activités économiques



Les grands boulevards
L'autoroute littorale du Sud de la Turquie
Juste après la fermeture des lieux publics ou de consommation non indispensables, sentant le confinement imminent, j'ai pris le bus pour aller faire quelques achats importants (thermomètre, quelques médicaments, des fruits et légumes).
Je ne suis pas sorti tout nu, non !
Les transports en commun fonctionnaient encore, mais pratiquement vides
En ville, au moins la moitié des gens portaient un masque. Policiers, vendeurs (même les mamies venues de leur campagne pour vendre leur production maraîchère), caissières, chauffeurs de bus, tous étaient parfaitement équipés. Encore une bonne leçon à prendre, pour nous les tout petits français !
Dans les superettes, tous les produits frais étaient préemballés, de façon à ce qu'il n'y ait aucun contact physique entre les produits et les personnes présentes dans le magasin. Désinfection des caisses après chaque passage.
























Autre décision qui me concerne tout particulièrement, à compter du 22 mars : le confinement absolu des personnes âgées de 65 ans et au-delà, ainsi que les personnes souffrant de maladies chroniques (cardiaques et pulmonaires notamment).
Conséquence : j’ai interdiction absolue de sortir. Pas question d’aller faire mes courses, d’aller retirer de l’argent, d’aller dans une pharmacie, etc. Je dois rester sur Sabay Dii, probablement pour de nombreux mois, en comptant sur le personnel de la marina pour me ravitailler uniquement en denrées fraîches, pour le moment, car j’avais pris la précaution de remplir mes soutes dès mon arrivée.
On vient me livrer pommes oranges et bananes
Je pensais pouvoir contourner l’interdiction en partant avec le bateau (en naviguant, je reste chez moi) pour aller m’installer quelques temps dans une crique isolée, mais ce n’est pas possible, non plus. J’ai été informé que les Garde-Côtes étaient chargés de m’interdire toute navigation (je suis le seul voilier étranger de toute la région maritime, et les Garde-Côtes sont juste à l’entrée de la marina). On m’a même prévenu de ce que j’encourrais en cas de non-observation de la loi : environ 500 € d’amende, mise en quarantaine, avant un retour forcé sur mon bateau si je ne suis pas positif, (sauf si mon bateau était mis sous séquestre, ce qui pourrait arriver).
Vous l’aurez compris, il n’est plus question de naviguer d’ici l’été, au plus tôt, car l’épidémie a un bon mois de retard sur la France. Et comme il est impossible de rentrer en France, l’Ambassade ne pouvant rien faire pour les français coincés ici, je vais devoir prendre mon mal en patience.
Quelques mois dans une belle vie, ce n’est pas si terrible. D’autant que, à défaut de télévision ou radio, et sans Internet haut débit (à peine 4Go pour le mois jusqu’à épuisement de mon crédit téléphonique), j’ai sur Sabay Dii de la bonne musique, de bons livres, et surtout une redoutable aptitude à jouer avec le temps qui passe. C’est donc avec un moral à toute épreuve que j’ai commencé depuis une semaine mon confinement dans les 12 m² de mon cosy petit bateau.
Ne vous bilez pas pour moi, car je suis tellement isolé que même le virus n’a aucune chance d’arriver à me trouver. Bien fait pour ce saligaud ! De votre côté, prudence absolue, aussi.
Et rendez-vous cet automne, j’espère.

Confiné en France ou confiné aux confins ..., de gré ou de force

Ah mes amis !

Je vous sais confinés à cause de cette saloperie de SARS-CoV-2, et je pense bien à vous, d'autant que votre camisole de force n'est pas prête de s'évanouir. Plusieurs mois sans aucun doute possible.

Je pense bien sûr aux miens qui sont coincés chez eux, qui télé-travaillent peut-être, mais je pense aussi à ceux que je ne connais pas et qui sont enfermés à 5 ou plus dans un 2 ou 3 pièces, insalubre, avec vue sur les poubelles des autres immeubles, et encore plus à ceux qui n'ont pas de logis et qui vivent dans la promiscuité mortelle de refuges pour sans-abris.

Je pense tout autant à tous ceux, effroyablement exposés au virus, qui œuvrent avec abnégation pour soigner les malades, aux secouristes réquisitionnés, aux pompiers, ...

Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi les obscurs pions de notre société qui travaillent dans l'ombre pour assurer l'approvisionnement des confinés (nourriture, énergie, eau, etc.). Magasiniers, chauffeurs, manutentionnaires, logisticiens, ouvriers de l'industrie discrète qui pourvoie au fonctionnement minimum des services, et aussi les éboueurs, les égoutiers, ceux qui font notre ménage collectif.

Et encore, je pense aux flics qui sont aussi en première ligne pour faire rentrer dans le droit chemin de la prévention collective tous ces "cons finis" (et pas confinés) qui traînent dehors en se croyant immortels et en se foutant pas mal des autres.

Et toutes ces personnes bossent sans aucun protection, la plupart du temps, à cause de l'imprévoyance criminelle de nos dirigeants (les politiques, les experts en tout genre, les administrateurs de haut rang) qui au lieu d'imaginer le pire (c’est-à-dire ce qui peut arriver et finit un jour ou l’autre par arriver), se vantaient d'avoir préparé la France mieux que tous les autres. Depuis deux mois, faute d'avoir prévu, ils réagissent, c'est-à-dire qu'ils fonctionnent toujours en retard sur le désastre. Ça me fait penser à la préparation imbécile des grands généraux et maréchaux français qui ont été à l'origine de la débandade de nos armées en 14, en 40, en Indochine, et qui avaient soit-disant tout prévu. Ça me fait penser surtout à Tchernobyl et au gouvernement soviétique qui a envoyé à la mort, sciemment, des milliers de personnes, en les flattant d'être des héros. Je ne serais pas surpris que tous ces travailleurs forcés d’aujourd’hui en France, demandent des comptes le moment venu, du moins ceux qui ne seront pas passés à la trappe. Je ne serais pas surpris non plus que nos dirigeants reprennent leur langue de bois, en promettant une grande réflexion collective, mais en ne distribuant au bout du compte que des pensions aux veuves et orphelins.

Notre société est profondément inégalitaire, et dans les pires situations, elle le devient encore plus. Les nantis d’hier sont les mieux protégés dans leur bel appartement, leur villa avec jardin, ou leur résidence secondaire, loin des pénuries, du besoin, de l’ennui. Les moins bien lotis en temps normal constituent la masse des victimes. Et puis, il y a les « liquidateurs » (en référence à Tchernobyl) qui se dévouent corps et âme pour sauver leur pays et leurs concitoyens, les héros qui servent de chair à canon en temps de guerre, et aujourd’hui, tous ceux de la première ligne qui sont sacrifiés par nos dirigeants imprévoyants, prétentieux, et donneurs de leçons.

Mais, est-il possible aujourd’hui de sortir, collectivement et volontairement, des bras tentaculaires de cette pieuvre qu'est la société de consommation mondialisée, conçue pour repousser comme la queue du lézard, lorsqu'elle est coupée ?

Par ma naissance, donc par chance, j’ai toujours fait partie des nantis et j’en ai toujours été conscient. En classe de terminale, j’avais décidé de faire agronomie pour vouer mon existence aux peuples démunis en leur apprenant à profiter au mieux de ce que la terre nous offre. La rancune sournoise de ma prof de physique de l'époque a fait que je n’ai pu faire la classe préparatoire pour entrer à Agro, mais m’a fait découvrir, assez tardivement, pas la même occasion, à quel point j’étais doué pour les sciences. D’où ma carrière de physicien, matheux, didacticien, etc. Une vie professionnelle passionnante et une existence de nanti, encore, qui m’ont permis de mener parallèlement au boulot une vie de bourlingueur. L’occasion répétée de piqûres de rappel pour que je n’oublie pas à quel point j’étais privilégié.

Et me voilà aujourd’hui, par un hasard de calendrier, au comble du privilège …
  • Parti en Turquie juste une semaine avant le confinement de la France (mon billet d’avion avait été pris avant l’apparition du Coronavirus) ;
  • En situation d’isolement presque parfaite, puisque je suis volontairement confiné sur mon voilier, du fait même de la vie de marin ;
  • En totale autonomie, puisque je pourvoie à mes besoins énergétiques et à l’approvisionnement en eau sans dépendre de quiconque ;
  • Reste l’avitaillement que je peux réaliser en ce moment pour une survie en totale autonomie de plusieurs mois dans un pays qui n’est pas encore trop contaminé par le Covir-19

Si j’étais mesquin (et donc je le suis), je dirais que je ne dispose que de 12 m², que mon confort est des plus spartiates, qu’il fait en ce moment moins de 10°C le matin quand je me lève, que je n’ai ni télé, ni radio, ni d’autre moyen de communication qu’un téléphone, avec 2Go par mois (juste de quoi prendre et donner des nouvelles à la famille et aux copains). Je dirais aussi que lorsque le virus qui arrive en ce moment ici (aujourd'hui 98 cas et un seul décès) se déploiera, je n’aurai aucun moyen de quitter la Turquie qui a supprimé toutes les liaisons avec les France et qui sera tout aussi isolée du Monde lorsqu’elle sera infestée. Donc de nombreux mois coincé ici en perspective !

Si j’étais malhonnête (mais je ne le suis pas complètement), je dirais que finalement je ne suis pas mieux loti que vous sur mon cher Sabay Dii, car, comme vous, je n’ai pas le droit à l’erreur, qui pourrait bien m’être fatale, de contracter le virus, vu mon système immunitaire affaibli par des années de staphylocoque doré, et vu le système de santé turc. Mais je ne le pense pas, car, à la différence de vous, ma vie de confiné relève d’un choix ancien et correspondant parfaitement à ma mentalité de solitaire. La seule différence, minime entre hier et aujourd’hui, c’est que quand j’irai faire mes courses, une fois tous les quinze jours, je mettrai un masque. Oui, oui ! J’ai des masques, plus qu’il ne m’en faut, car j’en ai acheté tout un stock (des FFP2 avec ou sans valve et même des FFP3) pour les envoyer en France, mais une heure après l’achat, toute expédition de ce genre d’objet est devenue interdite et impossible.

Mon seul problème du moment (à part les pieds et le bout du nez gelés) est de savoir que, injustement, je me retrouve une fois de plus dans une situation de privilégié, sans l’avoir cherchée, et que bien que me sentant redevable de ce privilège, je n’ai rien à offrir, pas même des masques, sauf de la compassion.

Alors je pense à vous, pour me réchauffer au moins le cœur.

jeudi 12 mars 2020

De retour sur Sabay Dii, à l'heure du coronavirus

Je suis arrivé à Antalya, où était hiverné le bateau, dans la nuit du samedi 7 au dimanche 8 mars 2020, après un voyage en avion depuis Barcelone, via Istanbul, sans problème, si ce n'est ce satané Covid19. Au départ de Perpignan que je quittais en bus pour rejoindre l'aéroport de Barcelone, personne n'avait de masque de protection, mais arrivé en Espagne, le port du masqué semblait généralisé. Différence symptomatique entre deux pays voisins. D'un côté de la frontière, l'Espagne, on se méfiait du virus et on tentait de s'en protéger en allant acheter des masques FFP2 disponibles un peu partout. De l'autre côté, en France, on se laissait bercer par les propos lénifiants des autorités qui affirmaient que l'on ne risquait pas plus qu'une mauvaise grippe, et que les masques ne servaient à rien. Toujours cette manie franchouillarde de se croire plus malin que les autres, et notamment que ces pauvres italiens qui avec leur comportement latin excentrique s'affolaient pour rien alors que nous contrôlions la situation. Un contrôle assez surréaliste quand on sait que pendant que nos dirigeants nous débitaient doctement leurs boniments, il n'y avait aucun masque FFP2 disponible chez nous (pas même pour les professions médicales), pas plus que de solution hydroalcoolique. Eh oui ! Aussi incroyable que cela puisse paraître à toute personne un peu sensée, nos responsables n'ont jamais pensé à faire des stocks, en voyant ce qui se passait en Chine. C'est le propre de ces élites hors-sol qui à force de vivre en vase clos, oublient de faire marcher le bon sens ou même de se remémorer de bons vieux proverbes, comme celui qui dit que les mêmes causes ont les mêmes effets. Si le virus faisait de tels dégâts en Chine, puis en Corée, et ensuite en Italie, il était évident qu'il allait aussi faire des ravages en France. Pas besoin d'avoir fait une grande école pour deviner cela. N'étant ni plus malin, ni plus invulnérable que les autres, j'ai aussi mis un masque en arrivant à l'aéroport, car j'avais eu la prudence d'en chercher en pharmacie, bien avant qu'ils soient épuisés. Dans le même ordre d'idée, j'avais dans ma valise un litre de solution désinfectante maison que je m'étais préparée pour apporter au bateau. L'anticipation est une bonne habitude de marin qui sait toujours comment il part en mer, mais ne sait jamais vraiment ce qui pourrait arriver après. J'ai donc voyagé avec masque dans un avion où presque tout le monde était masqué. Un vrai carnaval aérien !

Hors mis cette histoire de coronavirus (les masques, les fiches de renseignements sanitaire dans l'avion, les contrôles de température aux arrivées internationales et des équipes de désinfection en tenue anti-ébola), rien de spécial à signaler entre Perpignan et Antalya.

Arrivé de nuit à la marina, j'ai eu le plaisir de retrouver Sabay Dii exactement comme je l'avais laissé.
Sabay Dii en septembre 2019. Impeccable !
Sabay Dii en mars 2020. Encore impeccable !
(notez le petit point blanc entre les mâts ; c'est la neige sur les montagnes du lointain)

 Faut dire que je l'avais bien préparé pour passer l'hiver en Turquie ...



A la différence de toutes ces années passées sous les tropiques, pas la moindre moisissure à l'intérieur, ce qui représente des dizaines d'heures de nettoyage qui m'étaient épargnées. Le seul hic, c'était qu'il ne faisait que 10°. J'ai donc passé ma première nuit à bord, habillé d'autant de couches qu'un oignon, sans oublier mon bonnet rouge à la Cousteau qui n'était pas sorti de son tiroir depuis le dernier hiver passé en Nouvelle Zélande, en 2015.

Cela fait maintenant presque une semaine que je suis ici, et j'ai déjà pas mal avancé dans la préparation de Sabay Dii, qui après plus de 10 ans en mer, a vraiment très fière allure. Je pourrais presque larguer les amarres, en l'état, mais je vais prendre deux à trois semaines pour tout passer en revue, refaire des vernis et des peintures, ce qui est possible à cette époque car il fait bon en journée (autour de 20°C).

Première étape : remettre tout l'accastillage et tous les cordages qui sont restés bien à l'abri à l'intérieur du bateau
Le casse-tête des passages de cordages au pied de mât.
Mais je fais cela les yeux fermés tellement je l'ai fait de fois.
Je vous parlerais bien du programme de navigation de l'année, mais à cause de cette pandémie, il est difficile de faire des projets. J'avais initialement l'intention de remonter sur Istanbul en me faufilant entre la constellation d'îles turques et grecques de la Mer Égée, contre le vent et le courant, ce qui demande presque deux mois à cause de l'impossibilité de naviguer de nuit, mais il n'est pas sûr qu'en juin, il soit possible à un marin français de débarquer dans cette mégalopole. En effet, deux mois c'est aussi le temps prévisible pour que l'épidémie qui est juste en train d'apparaître en ce moment s'emballe de façon démoniaque. Ne sachant pas lire dans le marc de café pas plus que dans les viscères des poissons, je vais probablement remonter tranquillement en profitant des criques sauvages où je pourrais passer des jours heureux et insouciants pendant que vous subirez les affres du coronavirus, en attendant que la situation sanitaire évolue.

mercredi 4 mars 2020

Ça approche, et ça commence à me démanger

Derniers jours de terrien.
Dernières heures à me faire entraîner à un rythme effréné par le maelstrom de l'agitation ambiante.
Dernières minutes à entendre parler de Coronavirus, d'élections municipales, de 49.3, ...
Mais dernières secondes aussi avec tous ceux qui me sont chers.

Eh oui ! Samedi 7 mars, je repars en Mer pour des mois de navigation côtière en Turquie.

De l'eau et de l'air ; du clapot et des brises.
Des criques sauvages, des îlots cachés.
Loin des marinas, des sites touristiques, des charters et des bateaux de croisière.
Silence et volupté de la solitude qui seule permet de réfléchir sur le Monde et les Autres.
Temps figé, sans turbulence ni même importance.
Espace sans mouvement parasite, sans limite, sans métrique.

Juste la nature et comme seuls compagnons, ses hôtes habituels, rares et discrets : pas mal de tortues et même quelques phoques, peu d'oiseaux marins, presque pas de poissons, et aucun coquillage. C'est peu, très peu, quand je compare ce coin de Méditerranée aux mers et océans traversés par Sabay Dii tout au long de son tour du Monde. Et entre eux et moi, une seule règle simple et tacite : ne pas se déranger mutuellement ! C'est peut-être ça l'Harmonie : penser à tout moment que je ne suis pas seul dans le Milieu tout en faisant tout pour que les Autres qui connaissent ma présence bien avant que je connaisse la leur, puissent continuer à vivre comme si je n'étais pas là. 

Mais la Turquie se rattrape de la pauvreté de ses eaux dans d'autres registres : le minéral, le végétal, sans parler de tous ces somptueux vestiges civilisationnels des peuples de marins, commerçants, et guerriers qui ont colonisé les côtes turques en y laissant ce qu'ils avaient de mieux : leur culture. Au final, une constellation de perles archéologiques s'éparpille dans un écrin de promontoires, de baies, de vallons, dans un cocktail de roches et d'essences d'arbres odorantes qui donne envie de se poser et de laisser son esprit vagabonder en remontant le temps de quelques millénaires. Eh oui ! Contrairement à ce que beaucoup pensent, naviguer, c'est profiter aussi d'un environnement superbement minéral et merveilleusement végétal.

Et puis, il y a les turcs, que j'ai découverts quand à l'âge de 18 ans, j'avais traversé en auto-stop la Turquie, entre Grèce et Syrie, au cours de mon mémorable tour de la Méditerranée. Ils étaient hospitaliers, chaleureux, et modestes. Et ils le sont toujours, ce qui fait que de temps en temps, quand je vais à terre pour faire mon marché, ou pour aller explorer des vestiges, ou pour photographier quelques fleurs et insectes, c'est toujours avec le même plaisir que je m'arrête dans un petit boui-boui  pour échanger des idées, tout en prenant un thé, ou en dégustant leur cuisine si particulière et tellement savoureuse.

Bon ! Vous l'aurez compris, je retourne vers Sabay Dii et la Turquie avec jubilation.