Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

lundi 15 juillet 2013

Le Diodon et l'Homme (fable triste d'après Jean de la Fontaine)

Ceci n'est pas un ballon mais un poisson, plus précisément un diodon


LA DIODONE QUI SE VEUT FAIRE 
AUSSI GROSSE QUE L'HOMME


Une Diodone vit un Homme
Qui lui sembla de belle taille.
Elle qui n'était pas grosse en tout comme une pomme,
Envieuse s'étend, et s'enfle, et se travaille
Pour égaler l'humain en grosseur. Ma sœur ;
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
Nenni. M'y voici donc ? Point du tout. M'y voilà ?
Vous n'en approchez point. La chétive Pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.
...

D'après la fable "La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf", de Jean de la Fontaine

Les diodons sont des poissons étranges que l'on trouve un peu partout sous les tropiques.
Peu farouches, assez patauds, leur défense se trouve ailleurs que dans leur vélocité ou leur capacité de camouflage, mais dans le fait qu'ils accumulent une toxine dans tous leurs organes, à l'exception de leurs muscles, toxine qui les rend mortellement venimeux. Les autres poissons qui en connaissent le danger ne sont donc pas des prédateurs de l'espèce. Mais l'Homme, ce gros nigaud ne le sait pas forcément et peut s'approcher de trop près d'un diodon. Alors l'animal en détresse déploie un autre stratagème : se sentant en danger, il se gonfle pour effrayer son supposé agresseur, en accumulant de l’air ou de l’eau dans son œsophage jusqu'à prendre une forme sphérique. Mais cette arme est à double tranchant, car le pauvre animal peut en mourir.
C'est ce qui m'est arrivé en trouvant un pauvre diodon presque échoué sur un récif. Avec un bout de bois, j'ai essayé de le déloger de son piège, mais l'animal se sentant agressé s'est gonflé, gonflé, gonflé, jusqu'à ressembler à un ballon. C'est ainsi qu'avec le peu de courant qu'il y avait, il a été emporté vers le large, tel un flotteur à la dérive. Mais aura-t-il survécu à ce terrible stress ?




lundi 8 juillet 2013

Robinson et les "pointes-noires"

Après avoir quitté Manihi et Hotu, j’ai mis le cap sur Apataki, un autre atoll, plus au sud et encore plus sauvage que Manihi. La configuration très particulière de sa pointe nord-oriantale permet à la fois d’avoir un mouillage très protégé, dans une eau limpide et très poissonneuse, de se trouver tout prêt de cocoteraies abandonnées et de pouvoir rejoindre le tombant côté océan.



















Il ne resterait plus qu’à construire une paillote ici et il serait possible d’y vivre longtemps en totale autarcie. De plus, le lieu est absolument sauvage, sans la moindre habitation à la ronde, et les animaux ne sont pas très méfiants. C’est donc ici que je me suis installé quelques temps, vivant tel un Robinson, partant tôt le matin pour trouver ma pitance, du côté de l’océan, mais aussi sur la bande de terre (ou plutôt de corail) où, miraculeusement, poussent plein de bonnes choses à manger, dont la plupart ont quelque chose à voir avec le cocotier, comme nous le disait si bien Alain Gerbault.
Seul hic, je n’étais pas au mieux de ma forme physique. Eh oui, comme « le Grand Blond à la chaussure noire », j’ai accumulé les gaffes ; je me suis retrouvé en trois jours avec le pied gauche brûlé (le dernier jour de la récolte de coprah), une fracture du coccyx (en tombant sur la delphinière du bateau en remontant l’ancre au départ de Manihi), et une double entorse de la cheville droite (en glissant dans le corail à mon arrivée à Apataki, à cause d’une attache de chaussure qui s’est cassée).
Mais ceux qui me connaissent bien et qui m’ont vu une bonne partie de mon existence mener une vie normale malgré des petits bobos récurrents (par exemple aller au boulot avec des béquilles, skier avec une jambe dans le plâtre, descendre en snowboard avec une épaule luxée ou aller aux champignons avec une minerve), ne seront pas surpris de savoir que, tous les jours, je partais comme si de rien n’était, pour poser mes filets et mes pièges à poissons, attraper des crabes, récolter des coquillages et ramasser des noix de coco et des uto (noix de coco germées) pour faire mon pain et mes salades.
crabe pour la soupe
crabe pour le hors d'oeuvre


En rusant un peu, je suis même arrivé à attraper deux ou trois gros poissons perroquets par jour, juste en les pourchassant à marée basse, jusqu’à ce qu’ils s’échouent faute d’eau.
poisson-perroquet un peu naïf
le même une demi-heure plus tard


Eh oui ! Bien qu’un peu handicapé dans ma démarche, je n’ai pas risqué de crever de faim pendant les quinze jours dans ce petit paradis.

Un matin, je suis parti à la pêche au varo, cette sorte de langouste qui vit dans le sable. Et du sable, justement, il y en avait beaucoup du côté lagon où j’avais mouillé Sabay Dii. Pour cette pêche très particulière, l’idéal est de présenter devant le trou du varo un bout de poisson avec un bel hameçon, l’ensemble étant suspendu à une baguette par un fil que l’on fait descendre ou remonter en tournant la baguette sur elle-même. Et tout ça, bien sûr, sans se faire trop voir. J’ai donc cherché des trous à varo dans un mètre d’eau et me suis laissé dériver tout doucement avec ma bouée. J’étais installé à plat-ventre sur le pneu, la tête dans l’eau avec un masque pour bien voir, les bras tendus à l’avant pour manipuler la baguette, et les jambes pendant dans l’eau à l’arrière du pneu, pour équilibrer l’avant de mon corps. Pas si compliqué que cela, d’autant que l’eau stabilise l’équilibre, une fois que l’on a trouvé la bonne position.
Après une demi-heure de bredouille, je me suis retourné ayant l’impression désagréable qu’il y avait des remous derrière mes pieds. Ce n’étaient pas des remous mais une dizaine de requins qui tournaient autour de moi. Oh pas des mangeurs d’hommes, mais des petits « pointes noires » d’un mètre cinquante, qui ont la réputation d’être aussi curieux que peu agressifs. Mais quand même ! Ayant déjà eu l’occasion de voir leur rangées de dents tranchantes comme des rasoirs, j’en ai un peu oublié les varos.  Trouvant ma posture un peu provocatrice, j’ai rejoint tout doucement la plage où ils m’ont suivi. Dommage, je n’avais pas mon appareil photo ! Ils me faisaient un peu penser à des chiens suivant une personne dont ils espèrent peut-être un morceau de quelque chose à manger. Ce matin-là, j’ai pu les observer longuement. J’étais avec de l’eau jusqu’aux cuisses et eux restaient à moins de vingt mètres de la plage. J’ai vu comment ils procèdent pour courser des poissons bien vivants qui longent le rivage, et non pour quémander mes appâts. Une belle leçon de comportement animal. Mais il est quand même très étonnant de voir ces animaux venir sans crainte, à un ou deux mètres d’un homme qui, dans ce coin de la planète, est une espèce très rare et sacrément dangereuse.

Depuis ce matin un peu spécial, je ne suis plus angoissé à voir ces bestioles s’approcher de moi. Mais ce sont des « pointes noires », et il serait complètement inconscient de vouloir supposer que les autres espèces de requins sont aussi bien intentionnées.

dimanche 7 juillet 2013

La récolte du coprah

Tout commence le matin, de bonne heure, dans une belle cocoteraie toute propre ou au contraire sur un terrain ressemblant plus à une brousse qu'à une plantation
Dans tous les cas, il faudra commencer par faire un grand feu, histoire de nettoyer un peu la zone où l’on va récolter les noix de coco, car rien du cocotier ne pourrit. Si on n’utilise pas ou ne brûle pas tout ce qui tombe de l’arbre (branches, vieille noix, écorces diverses, etc.), on se retrouve rapidement avec un terrain impraticable. Mais le feu est aussi et surtout destiné à enfumer la cocoteraie et chasser ainsi tous ces innombrables moustiques qui vous attendent avec frénésie pour prendre leur petit déjeuner de vampire. On est ainsi un peu protégé de ces vilaines bestioles, mais en contrepartie, on passe la matinée dans la fumée, à pleurer toute ses larmes.
Ensuite, on rassemble les noix tombées des arbres, et le coup d’œil permet rapidement de distinguer celles de l’année, celles des années précédentes, celles qui sont pourries, germées ou trop jeunes. Eh oui ! Sous les tropiques, les cocotiers ne connaissent pas de saison et donnent des noix toute l’année, alors que la récolte, pour le coprah, s’effectue toujours à la même époque. Il faut donc savoir choisir les bonnes cocos.
Ensuite, c’est à la hache qu’on coupe les noix en deux, juste au milieu, mais en faisant en sorte que les deux demi noix restent attachées l’une à l’autre par un peu de fibre. Là aussi, il faut connaître le geste exact qui permet, dans un claquement sec, de faire éclater la noix en la frappant exactement au bon endroit, avec la pointe inférieure de la hache, et avec la force adaptée à l’épaisseur de l’enveloppe parfois très épaisse qui recouvre la noix. Lorsqu’on arrive à 4000 noix de cocos, on commence à avoir le dos et le cou en compote. Et on est à peine à la moitié de la journée.



Heureusement, on ne fait pas que casser les noix, car il faut les ranger en tas, les empiler têtes-bêches, tournées vers le bas et exactement dans le sens du vent pour que ce dernier ne renverse pas le tas, mais le ventile et accélère le séchage. Ainsi, même en cas d’averse, ce qui arrive quotidiennement aux Tuamotu, les noix ne se mouillent pas et en trois à quatre jours, elles sont prêtes pour l’étape suivante, l’extraction de la chair.




Pour cette extraction, on travaille enfin assis, sur un banc qu'on va trimbaler toute la journée pour se déplacer de tas en tas. Il faut surtout un outil très simple et très performant, une simple lame de fer courbée et munie d’un gros manche en bois, qui permet de sortir la chair de chaque moitié de la noix de coco. Mais lorsqu’on se saisit des deux demi-noix pour réaliser l’opération, on a souvent des surprises ; parfois un petit lézard s’est installé depuis un ou deux jours dans ce cocon qui lui offre le logis mais aussi la nourriture, car beaucoup d’animaux apprécient la chair de coco. Mais les rencontres sont souvent moins agréables : nids de fourmis rouges qui vous attaquent par centaines au moment où vous saisissez la noix, ou pire, une vilaine scolopendre qui vous pique de son venin très douloureux. Là aussi, on apprend vite à retourner la noix avec prestance et méfiance, pour la décortiquer vite et bien.


  Le Maître

Et l'élève















Ensuite, on transporte toute cette chair de coco dans des gros sacs de toile de jute, et on les dépose sur un séchoir, pour parfaire le séchage.






















































Ce n’est qu’après deux ou trois jours de beau temps sec supplémentaires que le coprah peut être apporté au grossiste qui le transportera aux huileries de Tahiti pour sa transformation en huile et autres produits dérivés.
En tout cas, une chose est sûre : même si le coprah rapporte pas mal d'argent en ne demandant pas beaucoup de travail pendant toute l'année, puisque le cocotier fait le travail tout seul, sa récolte est exigeante physiquement. Quinze ou vingt jours (et pour certains propriétaires encore plus) à travailler huit à dix heures non stop en plein soleil, dans la fumée et avec les moustiques, c'est pas fait pour les fainéants ou les chochottes. Mais cette expérience valait vraiment le coup.

Le cocotier, tu aimes ou tu n'aimes pas ?

Pendant l’année et demie que j’ai passée en mer de Cortez et en Basse Californie, je vous ai souvent cité des passages de Steinbeck… Pour la Polynésie, ce sera Alain Gerbault à qui je me réfèrerai. « Dandi des années folles », comme l’appelle Eric Vibart qui a écrit une magnifique biographie sur lui, Gerbault fut un navigateur intrépide et infatigable (premier à traverser l’Atlantique en solitaire sur le Finecrest, un voilier genre dayboat, sans cockpit, et dont il fallait tenir la barre tout le temps) ; il réalisera un tour du monde en solitaire et explorera pendant tout le reste de sa vie, toutes les parties de cette immensité marine appelée Polynésie. Il en deviendra un défenseur farouche en revendiquant une autonomie, à une époque où l’on parlait surtout de colonisation. Voici un extrait du livre « Un paradis se meurt » qu’Alain Gerbault écrivit en 1937, et dont il voulait que le titre fût « Sous la civilisation blanche sans merci ».

Le cocotier est un arbre prodigieux. Il pousse partout en Océanie. Au bord de la mer, et même sur le corail avec ses racines dans l’eau de mer. Au bout de cinq ans il porte à son sommet d’énormes noix. Ces noix qui artistement polies et même sculptées, font de jolis récipients, renferment – lorsqu’elles sont jeunes – une eau limpide et rafraîchissante qui est la meilleure des boissons, et sur les parois on récolte une légère pâte sucrée qui, lorsqu’elle vieillit, se change en une amande dure et comestible. Cette amande, râpée et pressée, donne du lait agréable à boire avec le café. Ce lait permet de faire une sauce pour assaisonner le fruit de l’arbre à pain ou la patate douce. Additionnée de citron et d’un peu d’eau de mer, c’est le miti hari que l’on mange avec les poissons ou les petits cochons rôtis au four sous la terre. Le miti hari, enfermé dans des calebasses, et additionné de chevrettes crues, donne par fermentation une autre sauce, le miti hue. Ce lait entre également dans la fabrication d’un grand nombre d’entremets et de gâteaux et si l’on y laisse tomber des pierres rougies au feu, il devient de la crème. L’amande, placée au soleil dans des récipients percés de trous, donne une huile transparente qui, parfumée au tiaré ou au santal, est excellente pour les soins de la peau ou de la chevelure. C’est aussi un remède à beaucoup de maladies. Le cœur au sommet de l’arbre se mange cru et donne une excellente salade, salade de millionnaires, car l’arbre meurt lorsqu’on le coupe. Là aussi poussent de jolis morceaux d’écorce transparente ou reva reva dont les vahinés aimaient jadis à parer leur chevelure. Les grandes branches qui se balancent dans la brise servent à faire le toit des cases ou des nattes grossières.
La fibre qui entoure les noix sert à faire des nape, minces cordes tressées pour la pêche, utilisées pour rassembler les bordées des pirogues. Ces nape entrent également dans la fabrication des filets pour la pêche et des cordages imputrescibles qui peuvent servir d’amarres aux plus gros navires. Le tronc du cocotier est utilisé pour faire des poteaux de case, et cet arbre providentiel peut servir encore à plus de deux cents autres usages. Le cocotier est en vérité un arbre prodigieux. J’admire et j’aime le cocotier.
Hélas, le cocotier est en réalité l’arbre du bien et du mal ! S’il est la providence des indigènes, il est aussi la cause de leur ruine. L’amande séchée sortie de sa noix vendue sous le nom de coprah procure de l’argent qui amène le mal. C’est parce que le coprah leur permet un commerce fructueux que les marchands s’installent sur les îles et vendent des produits fabriqués par les Blancs. Les indigènes abandonnent leurs coutumes pour adopter celles de leurs conquérants qui sont néfastes dans ce climat tropical. Ils négligent leurs cultures vivrières et se nourrissent moins bien qu’autrefois. Et parce que les terres des indigènes rapportent de l’argent, les Blancs s’en emparent.
J’allais oublier un autre usage du cocotier. Si l’on incise sa fleur à son sommet, il en sort goutte à goutte un vin capiteux qui fermente rapidement. Ce vin, par distillation, donne un alcool pur et terriblement fort dont l’usage décime la population des Marquises. En vérité, un arbre prodigieux, qui peut presque sans arrêt débiter de l’alcool dont la vente rapporterait cent fois plus que le coprah. Si les carburants s’épuisent un jour sur la terre et que les Blancs décident d’exploiter cette nouvelle source avec des bateaux-citernes, ce sera la disparition immédiate de la population. Le cocotier est en réalité un arbre néfaste qui cause la ruine et la mort de l’indigène : je hais le cocotier

jeudi 4 juillet 2013

Retour à Manihi

En photos seulement, vous avez pu découvrir l'atoll de Manihi aux Tuamotu, et entre-apercevoir mon ami Hotu. Je vais donc pouvoir vous raconter, à présent, une autre de ces petites histoires qui arrivent à ceux qui ont l'envie et la chance de voyager sans contraintes...
Manihi, qui fait partie de l’archipel des Tuamotu, est sur la route qui permet de rejoindre Tahiti depuis les Marquises.
C'est le premier atoll que l'on rencontre par la route nord, avec son voisin et jumeau, Ahe (où Bernard Moitessier avait choisi de s'installer avec sa femme polynésienne, originaire de Manihi, d'ailleurs). En venant des Marquises, après plus de 500 milles de navigation hauturière au portant, à belle allure, avec une mer assez formée, il était temps de faire une halte et c'est Manihi (et non Ahe) que j'avais choisi.

Il nous fallut d'abord franchir la passe Tairapa, au sud-ouest de l’atoll, pour pénétrer dans le lagon. Séance initiatique pour qui n'est jamais venu aux Tuamotu. Sensations garanties, je vous en reparlerai une autre fois, car il ne faudrait surtout pas croire qu'il est facile et de tout repos de naviguer dans ces lagons de rêve, bien au contraire.


Une fois à l'intérieur, on retrouve dans une lumière assez irréelle, le calme d'un lac, sans houle, mais avec le vent du large.
Pour me mettre à l'abri du fort alizé qui soufflait depuis plusieurs jours, j'avais choisi de rejoindre la bordure sud-est de l'atoll, les cocotiers constituant un bon paravent. Et je fus bien inspiré, car en passant devant le Motu Maveca, j'ai trouvé un très joli mouillage, parfaitement calme, avec quelques patates de corail certes, mais avec suffisamment de fond pour pouvoir espérer dormir tranquille, pendant les balades à terre.
Et comme vous devez vous en douter, une fois le bateau bien rangé, j'ai pris "mon annexe Moitessier" (ma chambre à air, quoi !) et j'ai rejoint le sol ferme pour aller me dégourdir les gambettes. Il y avait une maison sur pilotis, pas loin, vous l'avez vue, mais j'aime bien les endroits tranquilles et suis parti en direction inverse pour essayer de rejoindre la côte de l'atoll opposée, celle exposée à l'océan. Alors que j'observais tranquillement le déferlement bruyant des vagues sur la barrière de corail, j'entendis une voix toute proche.
- Bonjourrr (car en Polynésie on rrrroule les rrrr). Il est à toi le bateau ?
- Oui, on vient juste d'arriver.
- Eh bien je suis trrrès content que tu sois venu sur mon motu. Il est trrrès joli, mais perrrsonne ne vient ici. Sauf une fois, Chrrristophe et Nadine qui sont devenus mes amis, mais qui ne m'ont jamais rrrappelé.
On échange quelques mots très aimables et il retourne à sa maison, en me disant que si on a besoin de quoi que ce soit, il ne faut surtout pas hésiter à aller le voir, lui et sa femme qui vient juste d'accoucher d'une petite fille de deux mois à peine.
Le lendemain matin, il y avait sur le pont du bateau deux mérous et un poisson-perroquet.

C'est de cette façon très généreuse et conviviale, que commencent souvent les rencontres en Polynésie, que ce soit aux Marquises, aux Tuamotu et même à Tahiti (je vous réserve pour bientôt une autre belle histoire qui vient juste de m'arriver, ici, à Papeete).
Bien sûr, je suis immédiatement parti remercier Hotu, mais il n'était pas chez lui. Il y avait son petit brin de femme en train de pouponner. Elle me fait la bise, en me souhaitant la bienvenue, et me raconte un peu leur vie dans ce coin perdu de la planète, où elle a fait le choix de rejoindre Hotu, en abandonnant son poste de chef de chantier à Papeete. Presque jamais de visite, mais une vie sans stress, sans rien d'inutile ou de futile, à même la nature.
Dans cette première conversation, j'entendrai que l'on vit avec très peu d'argent ici : 2 à 300 € par mois, pour acheter tout le nécessaire (nourriture, couches, lait, etc.) qui vient en bateau depuis Tahiti, mais que, à part la vente du poisson que Hotu chasse au fusil, de nuit, en plongeant au milieu des requins, et ses quelques revenus dans la culture perlière de son père adoptif, la principale ressource, c'est la vente du coprah.
Vous saurez bientôt tout du coprah, mais pour résumer, à cette époque de l'année, il faut ramasser les noix de coco et faire sécher la chair (le coprah) qui est vendue aux huileries de Tahiti. C'est là que l'on extraira l'huile pour en faire du monoï, des savons, toute sorte de produits de beauté, mais aussi de produits alimentaires (desserts, glaces, etc.). Et le coprah s'achète à bon prix. Le coprah est ici la principale ressource de la plupart des familles ayant un lopin de terre. Le hic, c'est que Hotu qui travaille déjà la nuit, ne peut pas faire la récolte seul, sa femme étant obligée de rester à la maison avec la petite. Donc, cette année, il faudra se serrer un peu la ceinture.
Avec mes deux moussaillons Julien et Lucile, nous passerons quelques jours très agréables à Manihi, en compagnie de nos hôtes qui n'auront de cesse de nous inviter à manger, nous apporter du poisson, et nous offrir de l'eau potable si précieuse sur un voilier hauturier, mais si abondante ici. Eh oui, paradoxalement, il y a de l'eau non salée dans le sous-sol des atolls (chacun a son puits) et pour l'eau potable, elle est récupérée des toits par un ingénieux système qui conduit l'eau de pluie directement dans de grandes citernes. On a donc l'eau à boire d'un côté, et l'eau non potable pour faire tout le reste, d'un autre côté. Bien plus futé que nos super systèmes occidentaux, où l'on gaspille l'eau qui a été traitée et rendue potable à prix d'or, pour nettoyer la cuvette des wc, laver la voiture ou arroser les plantes. Non ?
Mes deux équipiers souhaitant depuis le début du voyage se rendre à l'atoll de Tikehau, distant de 300 km, pour rejoindre des amis et faire de la plongée, il était convenu que nous resterions une petite semaine au maximum à Manihi. La date d'appareillage approchant, je suis allé voir Hotu deux jours avant notre départ pour lui faire la proposition suivante :
- Hotu, comme tu le sais, je dois partir bientôt, mais si tu le souhaites, et si tu peux obtenir de ton patron un congé de quinze jours, je reviens dans une semaine et on fait ta récolte de coprah tous les deux.
- Ouaih ! Génial ! Je me débrrrouillerai pourrr le congé. Va à Tikehau et rrrevient vite. On t'attend.
Et c'est ainsi que j'ai fait un aller-retour de 600 km pour retrouver Hotu et sa petite famille, afin d'assurer la récolte annuelle de coprah. Deux semaines à bosser dur, mais à découvrir aussi la vie des Paumotus, les habitants des Tuamotu. Le coprah, bien sûr, mais aussi tout ce que la noix de coco peut offrir pour améliorer l'ordinaire des repas, très simplement : salades de germes de cocotier (de minuscules choux-coco, comme on dit à Mayotte), pain de uto, etc.
J'apprendrai aussi à pêcher l'ina (minuscule poisson ressemblant à la civelle)
 à trouver les turbos (gros coquillages) dans le récif frangeant
à ramasser des oursins-crayons pour les manger mais aussi pour décorer ou faire des colliers
à extraire les bénitiers et à les cuisiner

à chasser, les nuits sans lune, le kaveu
pose du piège, une simple demi noix de coco bien attachée à un pandanus
Quelques heures plus tard, en pleine nuit, le kaveu est là. Gare aux doigts






ce fameux « crabe des cocotiers » qu’on ne trouve qu’ici. C’est une sorte de cigale de mer, mais bien terrestre, aux couleurs magnifiques (bleu pour les femelles, orange pour les mâles) et à la chair délicieuse. Mais attention ! Cette bestiasse peut atteindre plus de 50 cm d’envergure (Hotu en a déjà pris de plus gros encore), ses pinces sont capables d’ouvrir une noix de coco, et il est d’un caractère tellement belliqueux qu’on ne peut pas en mettre deux dans le même sac, sous peine de n’en retrouver qu’un, le plus fort (mais très amoché), et les restes du plus faible (complètement désintégré). Donc attention aux doigts !
   
De mon côté, j'aurai quand même l'occasion de leur apprendre quelque chose : ils ont tout près de chez eux des gisements de magnifiques palourdes qui se vendent à prix d'or à Tahiti, et je montrerai à Hotu comment les repérer et comment les récolter.

Bref, ce seront deux nouvelles semaines formidables d'échanges et de partage chez mes amis de Maveca Motu !

Et maintenant, quelques images d’un dimanche ordinaire à Manihi …


Le repas exceptionnel en mon honneur : grillé au barbecue, un gros « nazon » à la chair ferme et savoureuse accompagnée d’une sauce puamotu délicieuse. L’un des meilleurs poissons que j’ai jamais mangé 


 


 Le bain et la promenade de bébé

Admirez l’ingénieuse poussette tout-terrain.



















Ce dimanche-là, exceptionnellement, on n’ira pas à la messe (dans une des 6 églises de ce village de 200 habitants), mais on fera, bien sûr, comme tous les autres jours, la prière avant le repas.
 
Ah ! J'allais oublier de dire qu'en partant, Hotu m'avait préparé un sacré cadeau. Dix magnifiques perles (noire, violette, saumon, ambrée, etc.
Superbe !