Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

jeudi 12 décembre 2013

Une journée à rebondissements

Dimanche, jour de repos ? Mon œil !
De bon matin, j’étais levé avec des fourmis dans les jambes. Tout semblait réuni pour une belle journée de randonnée. Les gambettes bien en forme. Le paysage somptueux et le temps à venir qui s’annonçait favorablement par un petit rayon sympathique sur les sommets surplombant la baie de Cook et la vallée de la Vaitepiha.
A 5 heures et demi, j’étais déjà dans l’annexe en train de ramer, mon objectif étant de remonter la rivière le plus haut possible, et de continuer ensuite à pied jusqu’à la mi-journée, puis de rebrousser chemin, car il est impossible de traverser la presqu’île, si ce n’est à l’allure d’un « raideur ».
Pas une balade tranquille pour faire des belles photos, mais plutôt une randonnée tonique au grand air pour admirer le paysage et bien roupiller ensuite dans le bateau. Mais au bout du compte, rien de se passa comme prévu, et je ne le regrette pas, Bien au contraire !
Tout commença pourtant comme je l’avais un peu imaginé. Après une heure à ramer dans une rivière tranquille,
 Il me devint de plus en plus difficile d’étaler le courant, d’autant que la profondeur diminuait régulièrement.
Quand il me fut impossible de ramer sans risquer de casser les avirons, je décidai de laisser l’annexe pour continuer à pied. Bien attachée à une pile de pont, elle ne risquerait pas de partir toute seule.

   













Vue de la vallée depuis le pont
A partir du pont, je savais qu’il y avait une grande piste longeant la rivière sur deux à trois kilomètres qui ensuite se transformait en un tout petit sentier, sans la moindre indication, comme toujours à Tahiti.
Galères en perspective, car cet endroit est plein de petits cours d’eau, et à chaque traversée de gué, il me faudrait retrouver quelques traces pour pouvoir continuer à avancer.
Alors que j’étais en train de pinailler pour savoir de quel côté repartir, j’entendis au lointain quelqu’un crier. Quelqu’un vraiment très loin, juste un tout petit point blanc, bien plus bas dans la vallée. Avec le bruit de l’eau, impossible de savoir ce que voulait cette personne et à qui elle s’adressait. Mais malgré tout, je me demandais si je n’avais pas entendu « Didier, Didier ».
Bah ! Je crois que je commence à entendre des voix, car je ne connais personne ici, et personne ne sait où je suis, et surement pas ce petit point blanc. En plus, à cette distance, il est impossible de reconnaître quelqu’un.
Et me voilà repartant de l’avant après avoir cru trouver mon chemin. Mais deux minutes plus tard, force est de constater que je me suis encore égaré. Donc demi-tour. Et mon petit point blanc s’est drôlement rapproché. Il court, ma parole ! Et en faisant des gestes !
« Didier, Didier ».
J’entends des voix, encore !
« Didier de Sabay Dii » !
Ah là, ce ne sont plus des voix. C’est bien moi qu’il appelle.
Mais c’est quoi cette histoire ? Qui peut me connaître à ce point ? Et pourquoi me cherche-t-on ? En tout cas, faut que j’aille à sa rencontre. Qu’est-ce qui va encore m’arriver comme surprise ?
Et mon petit point blanc qui avait bien grossi m’apparut haletant, suant, mais avec un sourire jusqu’aux oreilles.
- Ah Didier !
C’était Heimata ! Oui, Heimata, le patron pêcheur dont je vous avais déjà parlé au mois de juillet. Et en l’apercevant je fonçais vers lui, en jubilant.
- C’est bien toi, Didier, c’est bien toi. Que je suis content !
- Et moi donc ! Heimata ! Quelle surprise ! Comment tu savais que j’étais là ?
- Oh ! C’est incroyable !
Et Heimata de me raconter son histoire.
Figure-toi qu’avec ma femme et les filles, on avait décidé de partir de bonne heure pour aller passer la journée aux Trois Cascades. Et en roulant, j’ai eu l’impression que je t’avais vu marcher du côté du pont de Tautira. Je l’ai dit à ma femme Andrea, à qui j’ai tant parlé de toi, et elle m’a dit que j’avais dû avoir une hallucination. Comment pourrais-tu te balader à la montagne alors que tu vis sur ton bateau, toujours dans des îles paumées. Alors, j’ai fait demi-tour pour aller voir si je voyais ton bateau sur l’eau, et j’ai reconnu Sabay Dii au mouillage de Cook. Du coup j’ai ramené ma petite famille à la maison, et je suis parti dans la montagne à ta poursuite, en tongues. Ah ah ah ! Et j’étais sûr de te rattraper car je savais qu’à chaque rivière tu te planterais de chemin, alors que moi je connais ma vallée par cœur. Que je suis content !
Et ce furent d’autres embrassades.
La journée ne démarrait pas comme prévu, mais elle ne pouvait pas mieux démarrer.
En redescendant la rivière pour aller chez lui, je lui expliquais où j’avais laissé l’annexe.
- Mais il y a plein d’enfants qui jouent à ce pont le dimanche.
- Oh mais elle est bien attachée, elle ne risque rien.
Et nous décidâmes d’aller aux Trois Cascades. Pour commencer... car Heimata avait secrètement décidé de me faire faire le grand tour de Tahiti en me conduisant à tous les chouettes coins qu’il connaissait : le trou du souffleur, l'îlôt Martin et ses kiteurs, les grottes de Maarea, le plateau de Taravao ...

     

Après m’avoir présenté à sa femme et ses filles qui effectivement semblaient bien me connaître, nous voilà partis pour une belle journée de balade … en voiture.
Retour vers 17 heures, invité à manger évidemment, alors qu’un terrible orage se déchaîne dans la vallée. Comme je souhaitais rentrer au bateau, dont je n’avais même pas fermé les hublots, pensant rentrer pas trop tard, Heimata me proposa de me reconduire au pont.
Mais l’annexe n’y était plu !
- On te l’a volée.
- Ou se sont des gosses qui ont joué avec et l’ont abandonnée.
- Mais vu la crue de la rivière, elle est alors en pleine mer. Moi je pense qu’on te l’a volée car c’est facile de la charger sur un pick-up ici. Faut aller au village en regardant si on ne voit rien de louche.
Après plus d’une heure de vaines recherches, nous rentrâmes à sa maison, car il m’était absolument impossible de rejoindre le bateau à la nage en pleine nuit avec ce mauvais temps. Et de toute façon, Heimata était trop content de me garder à dormir chez lui.
- Demain, avant d’aller à mon rendez-vous, on part chercher ton annexe.
- Ok mais faut pas rêver.
Encore à chercher pour rien. J’annonce à Heimata que la meilleure solution est que je rejoigne le bateau à la nage, maintenant qu’il fait jour, et que j’irai ensuite jusqu’au port de Faratea à la voile, pour aller faire une déclaration à la gendarmerie de Taravao .
Quelques heures plus tard, j’arrivai à Faratea, et qui m’attendait pour m’aider à amarrer Sabay Dii puis me conduire en voiture à la gendarmerie ? Andrea, bien sûr, avec son frère.
Quand j’expliquai au gendarme que mon annexe avait disparu, il me répondit en souriant qu’elle avait déjà été trouvée, hier, et de l’autre côté de Tahiti. Une personne ayant vu à la mi-journée cet engin attaché à la pile d’un pont avec le nom d’un bateau inscrit en clair et des gosses s’amusant dessus, l’avait autoritairement embarqué sur son pick-up pour le mettre à l’abri, en se signalant à la gendarmerie. Quelques heures après le prévenant monsieur refaisait 50 km en voiture pour me rapporter l’annexe (dont les gamins avait enlevé tous les autocollants) au bateau.
Sabay Dii et l'annexe retrouvée
Les tahitiens sont vraiment des gens formidables, pas vrai ?

En tout cas, rendez-vous est pris avec ce sacré Heimata et sa petite famille pour nous revoir en mars avril, mais plus seulement pour un trop court dimanche. Vivement le printemps !

Le va'a à Tautira

J’ai quitté Hihitera et mes amis Linda, Hoatua et Coco le samedi de bonne heure pour être à Tautira, sur la face est de Tahiti iti, vers midi.

Je voulais assister à l’arrivée de la dernière course de Va’a (pirogue polynésienne) de la saison.
Il faut avoir été en Polynésie pour prendre la mesure de l’importance de ce sport. Toutes les personnes qui se disent sportives, jeunes ou moins jeunes le pratiquent, en solo (V1), à 3 (V3), 6 ou plus encore. Les compétitions rythment l’année, avec des temps incroyablement forts comme la Havaiki Nui Va’a, que tout le monde ici considère comme le championnat du monde et où le premier équipage étranger (Américains, Hawaïen, Néo-Zélandais, etc.) finit dans les cinquantièmes derrière des équipages exclusivement polynésiens. Tous les média suivent le Va’a et c’est dans cette discipline que s’investissent prioritairement les sponsors.
Départ de la Havaiki Nui
Arrivée de la Havaiki Nui
La compétition de Tautira était bien plus modeste mais rassemblait quand même une centaine de compétiteurs en V1, discipline moins spectaculaire que la course en équipage. Je suis arrivé à Tautira juste à temps, et depuis le bateau (ancré exactement sur l’emplacement préféré du fameux Captain Cook), j’ai pu voir les concurrents défiler à une centaine de mètres, sous les hurlements d’une foule incroyablement bariolée et agitée, disséminée sur la plage de sable noir du village ou postée sur toutes sortes d’embarcations.
Les retardataires
Une fois tous les concurrents arrivés, j’ai rejoint la terre pour prendre la température de la manifestation. J’aime bien ces atmosphères de fin de compétition où les concurrents se retrouvent après la bataille, où l’on remet le matériel sur les remorques, et où les supporters font la fête quel que soit le résultat du « poulain ».
Mais J’étais aussi venu à Tautira pour faire une super balade dans l’une des plus belles vallées de Tahiti, la vallée de la Vaitepiha, qui en rejoignant une vallée sur l’autre versant de la presqu’île, permet de traverser Tahiti Iti. Et comme vous allez l'apprendre très bientôt, cette journée de randonnée pédestre qui n'en fut pas une, fut la journée à rebondissement la plus incroyable que j'ai vécue depuis que j'ai commencé mon tour du monde.

mardi 10 décembre 2013

Hihitera (ce qui veut dire "là où le soleil jaillit" en Polynésien)

Bye bye Beaumanoir. On reprend la mer. Direction, toujours plus au sud pour arriver aux falaises du Pari et remonter un peu sur la côte Est de Tahiti Iti.
Il va me falloir sortir du lagon par la passe Vaiau, car toute la partie sud de l’île n’est pas navigable à cause des déferlantes qui passent par-dessus le récif à fleur d’eau (la partie hachurée de la carte ci-dessus). Et il me faudra aller assez au large avant de virer, car le vent vient de l’Est mais surtout il y a un fort courant qui pousse à l’Ouest, donc sur  le récif. Objectif du jour, le mouillage de Faraua qui semble bien abrité avec pas trop de fond, un joli îlot (Fenuaino) dans  son voisinage, et qui n’est pas trop loin de pétroglyphes et d’un marae.
Départ à six heures du matin, avec le soleil dans le nez au début, ce qui est un inconvénient quand on navigue dans un lagon car on n’en voit pas les pièges, mais j’ai déjà parcouru plusieurs fois cette portion qui permet d’accéder à la passe Vaiau et je sais exactement par où passer. Par ailleurs, je suis au moteur sur une eau parfaitement lisse, car à l’abri du vent.
 
Dès la passe franchie, j’ai hissé les voiles pour profiter des 15 nœuds de vent d’Est. Et Sabay Dii a mis le turbo.
Même si j’apprécie beaucoup d’être au mouillage pour visiter un lieu et rencontrer du monde, c’est toujours avec une certaine excitation que je reprends la mer. La navigation est toujours pour moi une vraie partie de plaisir, surtout quand elle a un petit côté technique comme naviguer dans un endroit avec pas mal d’obstacles, avec pas mal de bords à tirer, ou au contraire une croisière au long cours, et qui du fait de sa durée, présente des choix tactiques pour profiter au mieux du vent et des courants. Peut-être est-ce une compensation au fait que depuis que je navigue au bout du monde sur Sabay Dii, je n’ai plus ma dose hebdomadaire d’endorphine, comme à l’époque où je régatais beaucoup. Ma jouissance n’est plus dans l’art d’aller plus vite que les autres ou de contrôler les coureurs menaçants, mais je la retrouve en  fignolant sur le papier mon trajet, en imaginant ce que mon adversaire du jour, le vent, pourrait bien me jouer comme vilain tour pour m’envoyer du mauvais côté du plan d’eau, et en réglant Sabay Dii « aux petits oignons », comme un proto de course. Et dès que je le sens filer à bonne allure, je savoure mon temps de mer, comme certains dégustent une bière à la terrasse d’un bistrot. A chacun son truc, pas vrai ?
Mais pour revenir à mon mini-parcours, il ne me fallut pas longtemps pour le boucler, d’autant que j’eus la chance d’être accompagné … (non Hervé, j’étais en solo) … discrètement par une dizaine de petits dauphins, et surtout par deux mamans baleines avec leurs petits. Pas des grosses baleines, mais des globicéphales (small fin pilot whale), à l’aileron dorsal très caractéristique. Très curieuses, elles sont venues directement vers moi et ont ensuite pris la même direction. Mais apparemment les petits traînaient un peu, et je les ai perdues de vue dans mon sillage.

Ces rencontres sont toujours agréables, mais elles sont fort rares ici, alors qu’en mer de Cortez, j’avais la chance d’en croiser quotidiennement (sauf avec Véro qui portait la poisse !!!), et de toutes les variétés (baleines grises, grand rorqual, marsouins, globicéphales, etc.)
A l’approche de la passe Tomatai réputée dangereuse, j’ai amené les voiles pour me mettre au moteur et me faufiler parmi les hauts fonds qui encombrent l’entrée et qui ont le chic pour lever des vagues très surprenantes.
Le mouillage pressenti s’avérant excellent, j’ai mouillé l’ancre.
Un peu de rangement est j’étais déjà en train de ramer sur l’annexe pour aller visiter l’îlot voisin, qui malheureusement est TABU !
Donc, je me suis contenté de l’approcher et d’aller nager le long du récif pour observer les nombreux petits poissons bariolés et peu farouches.
Le lendemain matin, de bonne heure, après avoir admiré un extraordinaire lever de soleil,
j’ai repris l’annexe pour essayer de trouver les fameux pétroglyphes, et comme il y avait quelqu’un au bout du ponton voisin, je suis allé lui demander quelques renseignements pour trouver ces vestigs d'une civilisation pré-européenne.
- N’y va pas à la rame. Il y a un petit sentier mais fais gaffe au doberman de mon voisin Michel ; c’est pas qu’il est méchant mais s’il t’attrappe. Et ton annexe attache là ici.
J’ai donc amarré mon zozo et, alors que j’allais m’engager sur le chemin, son épouse m’invita à boire quelque chose avant de partir marcher. Et voilà comment tout simplement, je fis connaissance avec Hoatua et Linda, deux retraités ayant choisi de venir vivre ici, à Hihitera, très loin de l'agitation de Papeete.
Après avoir cherché en vain les pétroglyphes, au milieu d’une belle forêt de mape, j’ai repris le minuscule chemin dans l’autre sens.


  
























En arrivant devant leur maison, Hoatua et Linda m’attendaient.
- Alors ces pétroglyphes
- Pas trouvé
- Tu as dépassé la pointe ?
- Non ! Comme il n’y avait plus de chemin mais plein de traces je les ai cherchés avant la pointe.
- C’est juste après mais comme il n’y a plus  de chemin, il faut passer par la mer. Je t’y amènerai tout à l’heure après la pêche.

En quelques minutes nous sympathisions. Linda avait acheté pour moi une baguette au bateau-magasin (car ici, le seul moyen de communication et d’approvisionnement est le mer) et Hoatua m’avait invité à aller chercher du poisson avant d’aller voir les pétroglyphes. 


Après une excellente journée en leur compagnie, j’ai rejoint le bateau.
- Demain, on t’attend pour le petit déjeuner
- D’accord, et merci. Bonne soirée.
Et c’est ainsi que je passais quelques jours avec Linda et Hoatua (et de temps en temps Coco leur neveu), toujours invité à partager de véritables repas de fête en mon honneur.

Des gens formidables avec qui nous sommes convenu de nous revoir au printemps prochain. Au revoir émus, avec des cadeaux réciproques.

Tu sais que tu ici comme chez toi. Alors on vous attend, toi et ton beau Sabay Dii.


lundi 9 décembre 2013

La grotte de Vaipoiri

En venant de Port phaéton, j’ai refait avec Sabay Dii une partie du chemin déjà parcouru à pied et par la route, deux jours auparavant. La petite brise soufflait gentiment, me permettant d’avancer tranquillement dans un lagon très calme. Arrivé à Teahupo, toujours pas la fameuse vague de surf ; normal. Ensuite, j’ai dû rejoindre l’océan, car des hauts fonds de récif empêchent de longer la côte en continu. Donc sortie par la passe Havae, et une demi-heure plus tard entrée par la passe Vaiau. Mon objectif était de m’arrêter du côté de la pointe Maraetina (où il existe un mouillage recommandé par le seul guide de navigation de Polynésie) pour aller visiter, le lendemain, la grotte  de Vaipoiri, toute proche. Mais l’exploration de la zone m’a vite révélé que ce n’était pas du tout un bon endroit pour passer la nuit (fort courant, vent accéléré par la pointe et surtout plus de 25 m de fond, ce qui est beaucoup trop). J’ai donc remonté le lagon en sens inverse et ai trouvé vers 15 h, un excellent mouillage, au lieu-dit Beaumanoir. Personne ne connaît l’origine de ce nom qui ne sonne pas franchement polynésien et qui paraît bien étrange vu qu’il n’y a ici qu’une poignée de modestes fare.
Le mouillage de Beaumanoir a tous les avantages : bien abrité du vent, pas de courant, 10 mètres de profondeur et un fonds sableux de très bonne tenue. L’accès à la terre toute proche (75 m) est facilité par le ponton d’un ancien hôtel dont les bungalows sont aujourd’hui désaffectés. Et pour ne rien gâter, le paysage est magnifique, et à terre, il y a quelques arbres chargés de fruits savoureux.
Le lendemain de mon arrivée, j’ai assisté à un spectacle assez déconcertant dont j'avais pris connaissance en lisant « Taipi », le roman autobiographique de Melville à Nuku Hiva et dans le remarquable compte-rendu du pasteur Crook qui chronique ses deux années passées sur l’île de Tahuata. Ces deux ouvrages passionnants se rapportent aux habitants (guerriers cannibales) des Marquises, à l'époque de la découverte des îles par les européens. Ça ne date donc pas d'aujourd'hui, mais apparemment, la tradition se maintient toujours vivace, à mon grand étonnement. Alors que je commençais avec application ma sieste postpondiale, j'ai été réveillé par des vociférations, sur la rive voisine, à 100 m seulement du bateau. Face à face, deux groupes s'insultaient en tahitien, mais il n'était point besoin d'être polyglotte pour savoir qu'il s'agissait de noms d'oiseaux. A une portée d'un lancer de pierre, le débat a commencé, les protagonistes restant à distance respectable. Recevant le renfort ou constatant la défection de quelques sujets, les deux groupes se sont copieusement hués mutuellement pendant plusieurs heures. Vers trois heures de l'après-midi, j'ai pensé qu'enfin mes oreilles allaient changer de répertoire car leurs cris ont commencé à être couverts par le ramdam d'une grosse averse qui m'a obligé à rentrer en trombe pour mettre au sec mes vêtements étendus. J'ai pensé qu'ils feraient de même et iraient se mettre à l'abri. Eh bien non! Ils ont continué de plus belle sous les trombes d'eau et ce n’est que à la nuit tombante qu’ils ont cessé leur vacarme. Melville et Crook racontaient que ce genre de manifestation relativement rare était l'équivalent à la fois d'une déclaration de guerre et d'une négociation, et que cela permettait une fois sur deux, à peu près, d'éviter un massacre. Soit l'un des deux groupes se dégonfle, et du coup on sait qui avait raison (les plus braillards évidemment), soit personne ne veut se rendre et le lendemain on revient au même endroit avec les sagaies et les casse-têtes pour connaître les vainqueurs de la joute orale de la veille. Ensuite, mais aux Marquises seulement, et il y a un siècle ou deux, les gagnants emportaient les dépouilles de ceux qui avaient perdu la bataille et la vie, pour aller les faire mijoter et les manger avec une bonne purée de fruits à pain. Je suis donc resté attentif à la situation pour voir à quel point la tradition se perpétue encore de nos jours. Mais le lendemain matin, je n’ai vu arriver aucun guerrier en tenue d'apparat ; l’incident semblait clos.
J’avais hâte d’aller découvrir la grotte de Vaipoiri, réputée très difficile d’accès, et nécessitant un guide, comme c’est le cas pour tous les sites d’intérêt du Fenua Aihere (la brousse de la presqu’île). Comme très souvent en Polynésie, à cette grotte qui cache un petit lac souterrain est associée une légende : Vaï, fils de roi, aurait tué les deux monstres qui gardaient la grotte pour y cacher sa petite amie, la belle Vero, en attendant que son père accepte leur union.
Comme il n’y avait ni vent ni courant, j’ai décidé de partir en annexe à la rame pour rejoindre l’embouchure de la rivière qui conduit à la fameuse grotte. La bagatelle de 5 à 6 km, mais cela ne me fait pas peur car je me régale de ramer pour profiter, dans le silence et le calme, du paysage qui défile lentement.
Au deux tiers du parcours, une terrible averse me contraint à faire une pause en m’amarrant à un petit ponton.
Le vent et le courant s’étant mis de la partie (contre moi bien sûr), je décide de continuer à pied en longeant la côté. Et comme je vous l’ai déjà dit, ce n’est pas facile, coincé qu’on est entre le corail qui vous taillade lorsque vous avancez trop dans l’eau et les chiens qui vous coursent quand vous êtes à terre. Des chiens, parlons-en. Cela faisait dix minutes que j’avançais tant bien que mal quand trois pitbulls foncent furieusement sur moi. Tout en leur faisant face, je recule ans l’eau avec un gros bâtons à la main. Mais les molosses continuent d’avancer à la nage pendant que moi, je me trouve avec de l’eau jusqu’à la poitrine. C’est alors qu’accourt Matei, hurlant contre ses chiens qui rebroussent chemin, la queue basse.
-     Où vas-tu ainsi ? (car en Polynésie tout le monde tutoie tout le monde)
-     A la grotte
-       Avec ce temps de chien ?

Je lui explique que je suis venu en annexe, qu’il s’est mis à pleuvoir, etc. et aussi sec, il me dit :
             -     Attends-moi deux minutes, je vais préparer mon poti marara (bateau à moteur très particulier utilisé par les pêcheurs tahitiens) et je t’y amène, car c’est pas facile à trouver.
Et en un clin d’œil, nous voilà à partis à fond de train (si l’on peut dire pour un bateau).
Effectivement, cette grotte était absolument impossible à trouver sans guide. D’abord il fallait arriver à l’embouchure de la rivière, ce qui aurait pu être fait en annexe, mais un jour sans vent ni courant. Ensuite il fallait remonter sur quelques centaines de mètres ce petit cours d’eau qui avec l’orage s’était transformé en un torrent impétueux, et là il fallait un moteur puissant, et connaître par cœur le cours d’eau pour ne pas abîmer l’hélice. Ensuite il fallait savoir où débarquer, et de quel côté partir.
En temps normal, on voit les traces, mais avec ce temps de chien, va falloir que je cherche.
Et nous sommes partis dans la brousse, avec de l’eau jusqu’aux mollets, sous un véritable déluge.
Lui marchait pieds nus et j’ai dû l’imiter car sinon, j’en aurais perdu mes tongues.
Après dix minutes a enjamber les racines énormes des mape (châtaignier tahitien), c’est la partie grimpette, en se retenant aux racines pour ne pas glisser tout en bas. Et au bout d’une demi-heure, nous voici arrivés.

La grotte est là, à nos pieds, bouche béante. Nous descendons prudemment et allumons nos lampes. L’eau du lac, en réfléchissant la lumière, éclaire en grand la voûte (et quelques tags tout au fond). Mais le temps est diluvien. Quelques essais infructueux de photo, avec un objectif trempé, et il faut déjà repenser au retour, car la rivière risque d’enfler démesurément avec ce déluge.

Matei me ramènera jusqu’à l’annexe, en me promettant d’apporter au bateau quelques poissons qu’il compte attraper cette nuit.

Je reprends mes rames et le ciel s’éclaircit en quelques minutes. Les nuages se volatilisent par magie pour faire place à un magnifique arc-en-ciel, dans mon dos, du côté de la grotte.
Encore un coup de Vaï.