Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

samedi 9 janvier 2021

Kaş Kaş Kaş (prononcer kach à la française)

Ah Kaş ! Que voilà une jolie petite ville !

Elle est située presque au milieu de la Côte Lycienne qui s'étend d'Antalya à Fethiye.

Je m'y suis déjà arrêté trois fois avec Sabay Dii. D'abord à la fin du mois de juin 2019, au cours de mon exploration de la Côte Lycienne. Et comme le bateau avait à l'époque Antalya comme port d'attache, j'y suis repassé presque deux mois plus tard sur ma route de retour. Et en cette année 2020, très spéciale, à cause du confinement, j'y suis revenu une nouvelle fois, car c'était l’extrême limite occidentale de navigation autorisée pour les bateaux amarrés à Finike. Et j'y retournerai probablement en 2021, car cette petite ville a beaucoup de charme.

On peut accéder à Kaş par deux côtés : par le long bras de mer de l'Ouest, ou directement par le Sud.

Mais l'option Sud n'est pas la bonne. En effet, il n'est pas question d'entrer dans le petit port situé au Sud de la ville car d'une part il est bondé (une multitude de bateaux de promenades en mer, très bruyants) et d'autre part, c'est le point de départ et d'arrivée de la ligne maritime reliant la Turquie à Kastellorizo, île située à une paire de milles nautiques seulement de Kaş, mais en territoire grec (voir article sur la guéguerre entre les deux pays toujours d'actualité). Quant à mouiller au Sud de la ville, c'est-à-dire non loin de l'entrée du port, autant n'y pas penser car l'endroit est extrêmement agité à cause du trafic, mais surtout à cause des vagues et de la houle levées par le Meltem, ce vent solaire qui se lève presque tous les après-midi d'été et qui souffle ici d'Ouest en Est.

Reste donc l'option Ouest qui permet de bien se mettre à l'abri, soit dans la marina de la chaîne Setur, soit en mouillant en fond de bras de mer, par une dizaine de mètres d'eau, sur fond sableux.

L'option Ouest fut celle que j'ai choisie à mon premier passage, et je n'ai pu que m'en féliciter.
La marina Setur de Kaş

Vidéo aérienne de Captain Ergun


Sabay Dii à la marina de Kaş    
Le voisin d'en face a apposé sur l'une des coques de son catamaran le portrait d'Ataturc.C'est fréquent sur le carrosseries des voitures mais plus rare sur les bateaux dont les propriétaires préfèrent hisser le portrait en drapeau dans la mature.

La marina de Kaş est la plus spacieuse qui soit. Un peu trop même !

Bloc sanitaire
Heureusement, il y a des canards très sympathiques qui donnent un peu de vie à cette marina.
Ces canards d'eau douce aiment la mer. Ils sillonnent la marina à longueur de journée et viennent dormir et se faire nourrir à la marina.

On pourrait croire, à première vue, qu'à la marina ou au mouillage occidental, on se trouve loin du centre-ville, mais on voit bien sur la photo aérienne ci-dessous que ce n'est pas le cas. En dix minutes à pied on est rendu au cœur de cette jolie petite ville de province.
Trouvée sur Internet
La ville de Kaş ne date pas d'aujourd'hui. A l'époque Lycienne (troisième et deuxième millénaires avant notre ère), c'est déjà un village de pêcheurs-pirates, (et cela n'est pas surprenant vu la configuration exceptionnelle de la côte dans ce secteur). Comme tout le reste de la région, la colonisation grecque va s'opérer progressivement et le petit village deviendra en quelques siècles une grande cité hellénique, dont il reste de nombreux vestiges malheureusement mal conservés et un superbe théâtre (le seul orienté face à la mer de toute la côte). La ville restera de culture grecque malgré les diverses invasions, jusqu'à 1923, date à laquelle un échange de populations entre la Grèce et la Turquie fut réalisé, suite à la guerre gréco-turque, et la très grande majorité de la population fut déportée en Grèce, et remplacée par des turcs.
Sur cette carte de l'amiral ottoman Piri Ibn Haji Mehmed du XVIe siècle, on devine Kaş au pied des montagnes et l'île de Kastelorizo.




Un superbe sarcophage royal trône en haut de la principale rue piétonnière. Il date du quatrième siècle avant J.-C. et donc de la période hellénique (ce qui se remarque sur les inscriptions gravées dans la structure).
Remarquez le sarcophage en haut de la rue piétonne (2019).  
 
Le théâtre grec      


 
 
Aujourd'hui, Kaş est une ville très touristique dont j'ai pu constater l'activité débridée en 2019, mais que j'ai retrouvée cette année bien plus calme et paisible, "grâce" aux consignes de confinement.




C'était en 2019, épuisé par l'agitation ambiante
 
La ville de Kaş est un des hauts-lieux du tourisme turc. On y vient de Russie, de France, d'Allemagne, de Chine, etc. pour son ambiance détendue (rien à voir avec Marmaris et ses boîtes de nuit), pour aller faire un tour en mer (en Grèce, mais aussi dans les innombrables criques de la côte). Les hôtels sont innombrables mais coquets, les touristes innombrables mais calmes, les restaurants innombrables mais pas trop chers, etc.
Mais à quoi peut ressembler Kaş en 2020 ?
La très longue vidéo qui termine cet article a été prise au tout début de la pandémie (mi-mars). A cette date, il fut décidé que tous les lieux de rencontre seraient fermés, à savoir écoles, hypermarchés, bars et restaurants, mosquées, etc. On n'avait pas encore rendu le masque obligatoire à Kaş, Trois ou quatre jours plus tard, toute activité collective était proscrite, la ville complètement figée.
En 2020, confiné et en pleine concentration.
Du coup, sans la nuée vrombissante des touristes excités, on a tout le loisir de se promener tranquillement et de remarquer tous ces petits détails qui donnent à cette ville un cachet particulier.
 

Le sol des rues de la ville est martelé.


 
 







Même les poubelles sont décorées.
Par contre, coronavirus ou pas, il reste toujours le très grand marché aux fruits et légumes du mercredi qui rapproche les agriculteurs de la région et la population locale.
 







Je ne vous ai pas montré le port, ni les hôtels, ni les plages, ni le centre-ville. Eh bien les voila et bien d'autres choses de la ville de Kaş. Pas en version agitation frénétique de 2019, mais en version assoupie et un peu désespérée de 2020. Atmosphère surréaliste garantie pour ceux qui connaissent cette ville en temps normal.

mercredi 30 décembre 2020

Ainsi font font font, les petites marionnettes*

A la suite du précédent message où vous pouviez me voir à la sortie de la clinique, dans un triste état, vous avez été nombreux à m'envoyer un petit message (via le courriel, le téléphone ou whatsapp) pour prendre des nouvelles de ma (ou mes) main(s).

Alors, regardez cette vidéo qui vous montre ma main droite, cinq semaines après l'opération.

Incroyable, n'est-ce pas ?

Qui dirait que dans cette "mimine", on a tranché dans la viande (par le dessus, donc aucune trace du côté intérieur que je vous ai montré), coupé puis recousu quelques nerfs, tronçonné et enlevé une partie ou la totalité de certains os, viré des cartilages, etc., et remplacé tout cela par de solides pièces de titane articulées entre elles par de jolies rotules parfaitement polies et rodées, l'ensemble étant reconnecté à mes tendons et ligaments ? De la belle mécanique qui a l'air de marcher au poil.

Pour ce qui est de la mobilité, en tout cas, tout semble parfait. Dans les prochaines semaines, je vais progresser dans le contrôle de mes mouvements, et d'ici le mois de mars, je devrais avoir retrouvé toute ma force ; donc être paré pour hisser les voiles, border les écoutes, embraquer les winchs, ..., et tout cela à pleine main, pour repartir naviguer.

En tout cas, j'ai déjà le grand bonheur de ne plus avoir mal à cette main droite qui m'en faisait baver depuis plusieurs années. Mais ce bonheur retrouvé me fait réaliser à quel point ma main gauche est douloureuse aussi. En tout cas, maintenant, je pourrai la mettre un peu au repos avant une probable opération dans un avenir relativement proche

Me voilà donc mécanisé et inoxydable ! Du coup, je vais pouvoir re-tapoter les touches du clavier de mon portable pour réalimenter mon blog. Je n'ai à présent plus d'excuses.

Aïe, aïe, aïe !

* "Ainsi font font font, les petites marionnettes" sont les paroles d'un air traditionnel qu'on chante en faisant tourner ses mains cachées sous des marionnettes, pour endormir les enfants.

.


mardi 15 décembre 2020

Le Capitaine Crochet devrait bientôt embarquer sur Sabay Dii

 

 
Tout le monde connaît Peter Pan, un fabuleux personnage créé il y a plus d'un siècle (1902) par l'écrivain écossais J. M. Barrie pour son roman The Little White Bird (Le Petit Oiseau Blanc). Difficile d'imaginer à l'époque que ce petit bonhomme au caractère très particulier allait traverser les décennies et peut-être les siècles, avec toujours le même attrait magique. Et pourtant ...

Quelques mois à peine après sa publication, le très original roman est adapté au théâtre dans la pièce du même nom, puis dans la pièce Peter et Wendy (1904), plus connue sous le titre Peter Pan. Vu son succès, le roman sera republié (1911). Le personnage et l'œuvre vont ensuite être adaptés un nombre considérable de fois au théâtre, puis au cinéma et au "dessin animé" (7 versions), à la télévision, ou encore à la bande dessinée (notamment celle de Régis Loisel).

 
Si le succès est tel, c'est que le personnage de Peter Pan est plus ambigu qu'il n'y paraît au premier abord. En effet, on retient souvent des productions inspirées du film d'animation de Walt Disney de 1953 (une excellente année) et s'adressant à un jeune public, l'image du petit héro qui n'a peur de rien. Mais Peter Pan n'est pas simplement un conte pour enfants. C'est aussi, inscrit en filigrane de l'image d'un Pays imaginaire merveilleux, un récit révélateur du syndrome de l'enfant qui refuse de grandir, syndrome qui d'ailleurs est aujourd'hui connu sous le terme de Syndrome de Peter Pan.

En y regardant de plus près, on s'aperçoit que le conte de Peter Pan est intimement lié au thème de la mort, symbolisée par le crocodile-horloge, et qui effraie aussi bien le Capitaine Crochet que Peter Pan qui n'hésite pas à tuer les enfants perdus qui "grandissent". En fait, c'est la  thanatophobie (peur de la mort) qui pousse Peter Pan à refuser de grandir.

Certains commentateurs (cf. Wikipedia) voient aussi dans Peter Pan "le thème de l'éveil de la sexualité chez Wendy, et les sentiments freudiens de Peter envers une figure maternelle, d'où ses sentiments conflictuels pour Wendy et la fée Clochette. Elles représentent chacune une femme idéalisée différente. On peut en fait déterminer au moins quatre archétypes inaccessibles à partir des personnages féminins : Wendy, Clochette, les Sirènes, et Lily." 

"Le livre met aussi en scène, et c'est l'une des premières fois dans l'histoire de la littérature, un franchissement de la barrière de la fiction, puisque Wendy et ses frères vont entrer dans un monde de conte où ils vont justement reconnaître nombre de personnages inventés par Wendy ; ce qui peut à la fois illustrer la lecture, où l'enfant lecteur peut s'identifier au héros d'une histoire et avoir le sentiment de rentrer à l’intérieur du livre, mais aussi une métaphore de la difficulté de l'auteur à quitter ce monde merveilleux et à ne pas se laisser dominer par lui. Ce monde apparaît en effet dominé par l'enfance : Peter veut rester un enfant pour toujours, et éviter les responsabilités de l'âge adulte, il s'enferme en quelque sorte dans le monde de l'enfance. Il adopte une attitude souvent tyrannique et hostile à toute forme d'autorité, ce qui permit à certains commentateurs d'obédience freudienne de parler d'un personnage sans surmoi. Le syndrome de Peter Pan tire justement son nom du refus conjoint de mûrir en s'insérant dans le monde des adultes, perçu comme trop conventionnel et de reconnaître le caractère 

Mais, soyez rassurés. Si j'évoque aujourd'hui le conte de Peter Pan. ce n'est ni pour vous faire un cours de psychanalyse, ni pour vous faire rêver du jeune héro de l’œuvre, de Wendy ni encore moins de la Fée Clochette. Non !

C'est pour évoquer le terrible Capitaine Crochet.

Et vous allez vite comprendre pourquoi. 

La première chose que l'on remarque chez le Capitaine Crochet, c'est qu'il a perdu la main gauche, avalée par un méchant crocodile. Or, apparemment, il semble être droitier, ce qui fait que ce handicap ne devrait pas trop lui poser de problème. Une main remplacée par un bel outil en métal pourrait même être un redoutable avantage. Non ?

 

Pas pour se frise la moustache, ni pour faire le malin !

Certainement pour se battre

Mais la question qui m'intéresse plus particulièrement est la suivante :
 
Est-ce un avantage ou un inconvénient
d'avoir une prothèse
pour manœuvrer un bateau ?

Car, ne l'oublions pas, le Capitaine Crochet est avant tout le capitaine d'un splendide bateau.

 
Et figurez-vous que le capitaine d'un autre bateau, Sabay Dii pour ne pas le nommer, va être mené de main de maître, à partir du mois de mars, par un capitaine ayant, lui aussi, une prothèse, mais de la main droite. Pas un vulgaire crochet en acier inoxydable, mais une très discrète prothèse en titane, bien cachée sous de la vraie chair. 

Eh oui. Fini d'en baver à manœuvrer mon beau bateau avec seulement trois doigts de chaque main. J'ai décidé de franchir le pas : l'insertion d'une prothèse pour retrouver à chaque paluche une pince pouce-index digne de ce nom. Opération de la main droite en novembre dernier, qui a l'air de s'être très bien passée. Mais comme il ne m'était pas facile de me débrouiller seul avec seulement trois doigts de la main gauche (qui aura sa prothèse l'an prochain), notamment pour rédiger un article de ce blog, il vous aura fallu attendre encore plus longtemps que d'habitude.
Aujourd'hui, même si cela m'est interdit, je pianote un petit peu au clavier avec les doigts pas concernés par l'opération.
Pour ceux qui se demandent ce que l'on peut faire seul avec seulement trois doigts d'une main malhabile, voici quelques suggestions à essayez
  • ouvrir une boîte de sardines (car il n'est pas raisonnable d'imaginer faire de la grande cuisine) ;
  • éplucher une mandarine (on oublie les gros agrumes, grenades, noix, noisettes, etc. et on se contente de pommes) ;
  • lasser ses chaussures (mieux vaut marcher avec des sabots pendant quelques semaines) ;
  • ouvrir ou fermer sa braguette de pantalon (à oublier, pour rester en survêtement) ;
  • fermer la fermeture-éclair d'une veste (surtout ne pas la défaire en rentrant chez soi) ;
  • prendre une douche sans se casser la figure ni se brûler (dur dur les robinets rotatifs) ;
  • ouvrir et fermer une porte à clé ;
  • se servir du touch-pad ou de la souris d'un ordinateur ;
  • écrire l'autorisation dérogatoire de sortie en période de Covid !
Mais le plus compliqué est passé et dans quelques semaines je devrais pouvoir commencer à utiliser ma nouvelle main droite. Et après une bonne rééducation, retourner en mars sur Sabay Dii pour le dorloter à une main et demie.
 

mardi 15 septembre 2020

Sabay Dii frôle Kastellorizo, entre les bateaux de guerre grecs et turcs

Comme vous le savez, au mois de juillet, je n'étais autorisé à naviguer qu'entre Antalya et Kaş, et j'en ai profité pour continuer à explorer le secteur compris entre Finike et Kaş. Après une halte dans la jolie crique de Karaloz, je suis parti plein ouest pour rejoindre la charmante ville de Kaş, limite occidentale de mes micro navigations coronovirales de 2020.

La carte ci-dessous indique la trace de Sabay Dii, contre le vent, une fois de plus. 25 milles seulement, ce qui se fait tranquillement dans la journée, même quand le vent est poussif, comme ce fut le cas une bonne partie du temps.

Par contre, ce que l'on ne voit pas sur la carte précédente, ce sont les limites territoriales de la Grèce et de la Turquie, qui sont marquées sur la carte suivante :

Maintenant, en rapprochant les deux cartes, on voit que, en passant à l'est de l'île grecque de Kastellorizo (ou Kastellórizo ou Megisti, ou Meis (en turc), ou Castelrosso, en italien), Sabay Dii a navigué en flirtant avec la frontière maritime gréco-turque, ce qui n'est pas un problème en soi, en temps normal, comme en 2019, lorsque j'ai suivi cette même route à plusieurs reprises.

Mais depuis, les choses ont changé. En effet, le gouvernement turc a ordonné une campagne de prospection d'hydrocarbures dans la région, y compris dans les eaux grecques de Kastellorizo, en contradiction avec le droit maritime international.

Cette recherche effrénée ne date pas d'aujourd'hui, car la Turquie, outre sa situation économique désastreuse avec en particulier une monnaie qui a perdu presque un tiers de sa valeur en six mois (ce qui fait mes affaires), n'a pas de ressources énergétiques propres. Ayant une monnaie faible et peu de réserves en devises, elle doit donc tenter de découvrir rapidement, coûte que coûte, des gisements d'hydrocarbures. Or la Méditerranée Orientale semble offrir de belles perspectives, notamment en gaz naturel. C'est d'ailleurs un bateau national de prospection qui fut ma première rencontre maritime au large d'Antalya, lorsque j'arrivai en 2019 de la Mer Rouge.

Mais de là à aller forer dans les eaux de Kastellorizo, il y a un pas dangereux que le Président Erdogan n'a pas hésité à franchir cette année. A cela plusieurs raisons dont certaines que je n'évoquerai pas, à cause des risques (au moins administratifs) que je courrais en raison de ma situation particulière de propriétaire d'un voilier stationné en Turquie, et parce qu'elles sont clairement explicitées et abondamment commentées dans la presse, internationale ou française (voir quelques exemples intéressants en fin d'article).

Je ne parlerai donc ici que de la situation très particulière de Kastellorizo, et de ce que j'ai pu voir au cours de ma navigation dans ce secteur en effervescence. Mais pour pouvoir appréhender la complexité du problème, un peu de géographie et un peu d'histoire sont nécessaires.

Un peu de géographie

Kastellorizo, officiellement appelée en grec Meyisti/Megisti fait partie de l'archipel du Dodécanèse (Δωδεκάνησα en grec) qui comme sont nom l'indique, est constitué de "douze îles" assez grandes et d'une multitudes d'îlots (164 au total).

Les douze grandes îles du Dodécanèse

Le Dodécanèse est situé au nord-est de la Crète et au sud-ouest des côtes turques. L'archipel, baigné par la mer Égée, est donc relativement éloigné de la Grèce continentale. Les 12 îles principales qui lui ont donné son nom ont varié au fil de l'histoire ; ce sont aujourd'hui les îles grecques suivantes : Rhodes, Kos, Pátmos, Kálymnos, Kárpathos, Sými, Leros, Tílos, Níssyros, Kastellorizo, Astypalée et Kassos, mais Lipsi et Chálki en ont fait autrefois partie. Kastellorizo est l'île la plus petite de l'ensemble. C'est aussi le territoire grec le plus éloigné de la Grèce continentale. 

On voit ici apparaître la première raison à la décision du gouvernement turc qui sans se soucier du droit et des traités internationaux, considère que Kastellorizo serait plus turque que grecque, géographiquement, ce qui est fondamental lorsqu'on raisonne en termes de plateau continental, comme le font les géologues et donc les prospecteurs miniers.

Sur cette carte, on retrouve le Dodécanèse, et le petit point rouge indiqué par la flèche n'est autre que Kastellorizo.

Paradoxalement, le nom Meyisti/Megisti signifie en grec "la plus grande". C'est tout simplement parce que Kastellorizo est la plus grande île du petit groupe d'îles et îlots de son voisinage. A peine 9 km2 de superficie pourtant, mais d'une particulière beauté naturelle qui en fait une destination touristique importante (35000 touristes en année normale), notamment pour les turcs qui y vont depuis Kaş, en bateau, pour y passer la journée. Et dans l'autre sens, ce sont les 500 grecs de Kastellorizo qui vont habituellement acheter les fruits et légumes au marché de Kaş, ou qu vont consulter à l'hôpital régional. Aujourd'hui, les voila contraints de partir à Rhodes, à trois heures de distance, alors qu’il suffit de vingt minutes pour se rendre chez le voisin. En résumé, Kastellorizo et Kaş sont au sens propre et au sens figuré extrêmement proches, et également pénalisées par la fermeture de la frontière pour raison officieuse de pandémie, mais en réalité pour cause de guerre potentielle.

Sur cette image de Google Earth, on voit que Kastellorizo est plus grande que ces proches voisines.

Kastellorizo vue depuis Kaş (photo Internet)
Un peu d'histoire

Kastellorizo ne sonne pas vraiment grec comme nom, mais plutôt italien. La première partie dérive du mot italien castello, qui signifie château, en raison de l'existence d'un château de l’ordre des Hospitaliers. La seconde partie de son nom est généralement considérée provenant du mot rosso, qui signifie rouge. Cependant, selon d'autres théories, l'île est souvent appelée Castel Ruggio dans des cartes anciennes. Certaines théories la lient avec le mot Rhoge, l'ancien nom de l'îlot voisin de Ro, tandis que l'historien I.M. Hatzifotis affirme que ses recherches prouvent qu'il provient du grec rizovouni (pied de montagne) puisque la ville a été fondée au pied de la montagne où se trouve le château. En tout cas, c'est italien, parce que cette île fut longtemps italienne, entre autres.
Eh oui, comme nous allons le voir, l'histoire de ce caillou est incroyablement tourmentée.
L’île était peuplée depuis la période néolithique. Colonisée par les Doriens, elle fit partie de la Lycie dont je vous ai déjà beaucoup parlé, car Sabay Dii explore depuis un an la Côte Lycienne. C'est à cette époque qu'on lui donna le nom de Megisti. Suivit la période hellénistique, où elle faisait partie de la Pérée rhodienne, une région contrôlée et colonisée par l'île voisine de Rhodes (à 150 km environ). Elle a ensuite fait partie de l'empire d'Alexandre, puis de l'Empire romain, servant de base à la flotte romaine dans ses campagnes contre les pirates ciliciens. À l'époque byzantine, elle a été incluse dans le thème des Cibyrrhaeots. En 1306, l’île a été reprise par l'Ordre des Hospitaliers, un ordre militaire catholique qui a surgi à Jérusalem au début du 11ème siècle. L'île fut conquise dans le cadre plus large de la conquête de l'île de Rhodes, qui devint le centre d'un ‘’État croisé’’ comprenant Kastellorizo. Les ‘’Hospitaliers’’ - souvent appelés les Chevaliers de Rhodes - utilisaient l'île principalement comme lieu de bannissement; et c'est à cette fin qu'ils construisirent un château-prison à l'entrée du port, sur les fondations d'une ancienne forteresse de l'époque dorique. Il se peut que cela ait donné à l'île son nom commun actuel, en raison de la teinte rougeâtre des rochers où se trouve le château. Dans les années 1440, l'île a été détruite par la marine du Sultanat mamelouk d'Égypte, tandis qu'en 1461 elle fut saisie par les Aragonais, qui l'annexèrent au royaume de Naples, et reconstruisirent le château détruit par les mamelouks. Dans les années 1510, Kastellorizo tomba sous la domination ottomane et y resta jusqu'au début du 20 ème siècle, à l'exception de brefs intervalles pendant le Siège de Candie, la guerre russo-turque de 1787–1792 et la guerre d'Indépendance grecque. En 1913, à la suite de la guerre italo-turque, les habitants emprisonnèrent le gouverneur ottoman et sa garnison et proclamèrent un gouvernement provisoire ; l'île est restée autonome jusqu' au début de 1914, avant de repasser sous le joug de l’Empire ottoman. En 1915, pendant la Première Guerre mondiale, alors que le royaume grec était encore neutre, la marine française occupa l'île pour l'utiliser comme base navale. L'île a été cédée ensuite à l'Italie en vertu des traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) et intégrée dans les îles italiennes de l’Égée, où appartenait déjà le reste du Dodécanèse. Après la capitulation italienne de septembre 1943, l'île fut occupée par les forces alliées et resta sous leur occupation pour le reste de la guerre. En 1947, Kastellorizo a finalement été affectée à la Grèce en vertu des traités de paix de Paris et a officiellement rejoint l'État grec le 7 mars 1948 avec les autres îles du Dodécanèse. Le film italien Mediterraneo, qui a reçu l’Oscar du meilleur film étranger en 1992, s’inspire de l’histoire de l’île pendant la Seconde Guerre mondiale.
En résumé, Kastellorizo a une histoire extrèmement tourmentée qui, sans parler des pirates ni de courtes périodes d'autonomie, l'a vue soumise aux Lyciens, aux Grecs, aux Perses, aux Romains, aux Byzantins, aux Arabes, aux Aragonais et aux Napolitains, aux Ottomans, aux Français, aux Italiens, aux Alliés, avant d'être rendue à la Grèce. Mais cette décision finale dans le cadre du traité de Paris qui souligne la défaite militaire de la Turquie passe très mal chez une partie des turcs nostalgiques d'un empire pan-ottoman, qui considèrent que 5 siècles de califat valent plus qu'un simple traité international.

Ce que j'ai vu

Des bateaux de guerre, encore des bateaux de guerre, toujours des bateaux de guerre. A l'exception d'une petite frégate grecque mouillée devant le port de Kastellorizo, ce ne sont que des navires turcs ancrés dans les nombreuses baies que j'ai visitées cette année, ou tournant en rond au large depuis des semaines. Une flotte impressionnante ! Ce sont certains de ces bateaux qui escortent le bateau national d'exploration "Oruç Reis".
Le bateau de prospection Oruç Reis (photo Internet)
     
Le même encadré par la marine de guerre turque (photo Internet)

Bateau turc devant Kaş










Bateau turc dans la baie de Çavuş
Une vraie armada turque contre laquelle la marine grecque ne fait pas le poids. C'est d'ailleurs la même situation si l'on compare les deux armées de terre, la Turquie étant un pays très militarisé opérant sur de nombreux fronts (Syrie, Lybie, mais ce n'est pas tout). avec des soldats très expérimentés. Par contre, en ce qui concerne la maîtrise de l'air, le rapport est inversé, la Grèce étant équipée de Mirage 2000-5 très modernes et surtout pilotés par des officiers très performants, alors que de l'autre côté, la Turquie ne dispose que de vieux bombardiers et de chasseurs datant des années 70, sans pilotes compétents suite à la purge qui a suivi la tentative de coup d'état de 2016.
Et ce que ne disent pas les informations turques, c'est que le 12 septembre de cette année, la Grèce a passé commande de 18 rafales lui permettant d'anéantir en quelques heures une bonne partie des forces turques, commande à laquelle il faut ajouter la promesse d'achat de quatre frégates et autant d'hélicoptères de marine, ainsi que le recrutement de 15 000 soldats supplémentaires. Il est probable que, même si le gouvernement turc affirme que c'est  pour des raisons de maintenance, cette mesure a du peser sur la décision de ne pas prolonger la mission du bateau prospecteur Oruç Reis que j'ai vu retourner sagement à Antalya.
L'heure de la récréation semble donc avoir sonné. Il est temps pour les grecs et les turcs de se retrouver à la table des négociations pour régler leur problème de frontières. C'est ce qu'attendent de nombreux turcs que j'ai rencontrés et qui voulaient connaître mon opinion sur ce différent qui alimente ici toutes les discussions. A l'évidence, ils ne disposaient que d'une information très parcellaire et orientée (focalisée en particulier sur Macron et sur le fait que la France ait envoyé quelques navires de guerre et deux rafales dans le cadre de son assistance à son alliée, la Grèce). Et en général, en discutant un peu avec un français qui pense que la négociation fait toujours moins de ravages que les guerres, ils avouent rapidement que leur souhait le plus cher est que la tension retombe très rapidement car, après la catastophe du coronavirus, ce conflit potentiel aura découragé plusieurs dizaines de milliers de touristes de venir dans cette splendide région. Sans touristes pendant une saison complète, c'est la ruine annoncée pour de très nombreuses familles qui vivent ici, sans avoir jamais eu le moindre problème avec leurs voisins de Kastellorizo.
Pour plus d'informations, trois articles intéressants :
https://www.lepoint.fr/monde/en-achetant-des-rafale-la-grece-exploite-le-point-faible-de-la-turquie-15-09-2020-2391903_24.php
https://www.lefigaro.fr/vox/monde/face-a-erdogan-la-france-ne-peut-plus-compter-sur-l-otan-ni-sur-l-allemagne-20200915
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/08/26/l-ile-de-kastellorizo-victime-collaterale-des-tensions-entre-la-grece-et-la-turquie_6049976_4500055.html