Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

samedi 20 juin 2020

Déconfinement pour les uns, déconfiture pour les autres

Petit retour en arrière.

Comme je vous l'ai raconté dans le message précédent, une étape importante dans le déconfinement a été franchie le 10 juin, en Turquie. Tout le monde, ou presque, est à présent libre de faire ce qui lui plaît, à condition d'être prudent (masque obligatoire dans les lieux fermés et même dans la rue, et distanciation dans tous les endroits fréquentés, ce qui est scrupuleusement respecté par toute la population, sans qu'il soit besoin de contrôles de police). Quand je dis presque, c'est que, en ce qui concerne les plus de 65 ans, la liberté ne s'applique aujourd'hui qu'entre 10 et 20 heures, ce qui est déjà pas mal, et ce qui constitue un énorme progrès par rapport à la situation précédente qui faisait que depuis le 14 mars, j'étais confiné de façon absolue, sauf à l'occasion des derniers dimanches où nous avions une permission exceptionnelle de 4 heures.
  • La première sortie autorisée eut lieu le dimanche 10 mai. Cela faisait plus de deux mois que je n'avais pas marché ailleurs que sur le quai de la marina, mais une ou deux heures de ces marches en espace confiné m'avait permis de conserver une bonne condition physique. Du coup, ce jour là, je fis une belle balade de reconnaissance de l'arrière pays de Finike. Je grimpais jusqu'à la mosquée en construction au dessus de la marina, puis crapahutais dans le maquis pour rejoindre une hypothétique route, retrouvais un quartier isolé à partir duquel je sortais de l'agglomération à la recherche de la piste de la Voie Lycienne que je ne trouvais pas. Comme l'heure tournait, je rejoins la route côtière pour revenir au bercail, en trottinant. Quatre heures pile pour ce premier défoulement qui m'avait permis de découvrir la mosquée, de me perdre dans les quartiers très dispersés de la ville et de randonner dans un environnement aride et très accidenté. Une bonne leçon pour les prochaines sorties qui me verront partir très bien chaussé, habillé pour la broussaille et avec une bonne provision d'eau.
  • Le dimanche suivant, 17 mai, fut terriblement chaud. La canicule était telle que c'eut été folie que de partir quatre heures (entre 11 et 15 h) errer dans la garrigue sous un soleil de plomb. Je mis donc à profit cette deuxième permission exceptionnelle pour aller photographier la mosquée Eroglu Nuri découverte la semaine précédente, et me balader en ville à l'ombre des petites rues.
 

  • Le troisième dimanche de permission correspondait à l'Aïd El Fitr et avait, ici en Turquie; la particularité d'être un jour de couvre-feu pour toute la population, à l'exception des plus de 65 ans pendant les quatre heures de permission. D'où cette sortie insolite dans une ville absolument vide, puis à la plage, également déserte, avec, pour seul accompagnement, un vent tempétueux. Mais quand je dis que je ne rencontrai personne ce jour-là, ce n'est pas tout à fait exact, car alors que j'étais allongé au bord de la plage, le visage caché pour ne pas manger du sable, j'eus la vision fugace d'un fauteuil roulant fonçant contre le vent, en pleine bourrasque. Apparition surréaliste ou rêve éveillé ? En regardant les photos plus tard, force fut de constater que je n'avais point rêvé. 

  • Le dimanche 31 mai, quatrième dimanche de sortie, les conditions étaient parfaites pour une randonnée. J'avais décidé de monter le plus haut possible pour voir Finike s'étendre entre moi et la mer. Après avoir pinaillé un peu pour sortir de la ville, je partis "au petit bonheur la chance", c'est-à-dire sans savoir vraiment comment j'allais arriver en haut. Me fiant à mon flair et à l'implantation des pylônes électriques, je découvrais un minuscule sentier bien raide qui donnais l'impression de conduire très loin, vers le haut, mais dont la discrétion révélait qu'il devait être très peu fréquenté à notre époque, le seul indice étant que la roche était polie par endroit, comme si dans l'ancien temps, des mules ferrées à avaient fait glisser leurs sabots.
Si la vue aérienne ne donne aucune idée de la stratification du relief, elle permet au contraire d'avoir une bonne idée de l'aridité des lieux qui pourraient être résumée par la formule "quelques épineux coincés dans la caillasse".
Comme de bien entendu, la carte, plane par essence, ne donne aucune idée du dénivelé, mais ce fut une belle grimpette, physiquement exigeante et nécessitant une attention de tous les instants pour ne pas que je m'égarasse dans une succession de mamelons, tous identiquement pavés de gros blocs de pierre grise. En contre-partie de l'effort constant à fournir, la récompense fut elle aussi permanente avec une vue magnifique et en continu sur la Méditerranée, et sur Finike jusqu'à la moitié du parcours, tout au moins, car en montant dans ce maquis rabougris, jaillissant par miracle dans les moindre interstices d'un dallage strictement minéral, il arriva finalement que la ville disparût de ma vue, cachée par un ou plusieurs dômes rocheux.
Le départ ... ça grimpe déjà dans Finike


La marina au lointain
L'une des collines de Finike (qui en comporte beaucoup, encerclant la ville basse)


Dernière vision de Finike. Pour le reste de la balade, la ville restera cachée,
mais j'aurai toujours une splendide vue sur la Méditerranée.
Evidemment, sur un tel parcours, je ne m'attendais pas à rencontrer qui que ce soit, à part une tortue en train de manger et même pas effrayée par ma présence.

Ce fut donc une surprise, en approchant de mon point de rebroussement, de croiser Halil et son épouse Hatice qui descendaient et paraissaient encore plus surpris que moi de cette rencontre. Halil qui connaît quelques mots d'anglais me demanda "map", pour savoir si j'avais une carte. Réponse négative de ma part. Ni carte, ni GPS ; juste le sens d'orientation et le sens d'observation, deux accessoires bien plus précieux qu'un bout de papier ou un écran qui s'éteint lorsque les piles sont épuisées. Circonspects, ils continuèrent leur promenade, en se demandant probablement s'ils ne venaient pas de croiser un extraterrestre ou pour le moins, un écervelé bariolé, pendant que de mon côté, je continuais mon ascension, en me demandant d'où ils pouvaient bien venir ?
Arrivé à une bergerie vide mais certainement en activité, et ne voyant aucun itinéraire alternatif pour retourner à Finike dans les temps, je décidais de rebrousser chemin, Dix minutes plus tard, je retrouvais Halil et Hatice, assis par terre. Et devinez, ce qu'ils faisaient ... Ils donnaient tranquillement des miettes de pain à une colonie de fourmis. Surprenant chez nous, mais pas en Turquie, car ici, le règne animal dans sa diversité inspire toujours respect et attention miséricordieuse. Pour des turcs, ce serait un crime que d'écraser par négligence des insectes, ou de ne pas donner à manger à des chiens ou des chats errants. Je les saluai en découvrant avec étonnement les fourmis que j'allais négligemment piétiner, puis continuai ma descente, toujours a l'affût d'indice pour suivre la piste évanescente. A plusieurs reprises je perdis la trace tout en distinguant un peu plus bas, en pointillés, son tracé diffus. J'étais justement en train de sauter de blocs en blocs pour rejoindre la piste dont je m'étais éloigné par mégarde d'une centaine de mètres, lorsque j'entendis un sifflement. C'étaient mes deux compères qui, en contre-bas, m'avaient aperçu, et faisaient désespérément de grands moulinets avec leurs bras, pour me montrer le chemin. Je les avais vus descendre et prendre de l'avance sur moi qui galérais pour progresser dans un chaos de dalles de phonolithe. A mon tour, je leur fis de grands signes pour les rassurer, mais apparemment, cela ne suffit pas car ils m'attendirent de peur que je ne me perdisse pour de bon. Et c'est ainsi que nous descendîmes ensemble et fîmes plus ample connaissance.






En arrivant à Finike, me voyant m'arrêter sous un mûrier pour remplir mon habituelle boîte à trouvailles de ses délicieux fruits, ils m'aidèrent dans ma cueillette, puis nous nous quittâmes, car je devais rejoindre la marina avant l'heure de couvre-feu, et Halil et Hatice partaient dans la direction opposée pour rentrer chez eux. Alors que le parcours improbable que j'avais suivi ne le laissait pas imaginer, mon errance fut l'occasion d'une rencontre fort sympathique, appréciée de part et d'autre et que nous prolongeons encore aujourd'hui par l'échange de quelques messages et photos.
 Les mains de Hatice pleines de mûres, des noires, ou des blanches, toutes aussi bonnes.
(en Turquie, elles poussent sur des arbres. C'est plus commode à ramasser que les nôtres qui sont dans les ronciers.
(Photos de Halil)

A l'arrivée de ma petite randonnée, les mûres dans un bon yaourt glacé. Miam, miam !
Après ces quatre dimanches de liberté limitée à seulement 4 heures, au pire moment de la journée, les règles du confinement furent allégées, les personnes de plus de 65 ans pouvant se promener le dimanche entre 10 et 20 heures. Comme vous vous en doutez probablement, j'ai mis à profit cette extension horaire pour aller faire deux virées de plus de neuf heures de marche. De la vraie grande randonnée, dont je vous parlerai prochainement, car la première fut épique par la galère dans laquelle je me suis retrouvé, et la deuxième me permit d'arriver à une très lointaine nécropole lycienne dans un endroit enchanteur. Et j'avais emporté mon matériel photo !


Et pour terminer, un peu de phonétique à propos des prénoms de mes amis que j'ai écrits en respectant l'orthographe d'origine : la lettre turque H n'a pas d'équivalent phonétique en français. On la prononce un peu comme le خ arabe, dont la translittération est Kh comme par exemple pour le chanteur Cheb Khaled. Quant au c, il se prononce comme un tz de chez nous, et le e se prononce é.
En France, on écrirait les deux prénoms ainsi ; Khalil et Khatitzé.
Une petite recherche m'a permis de trouver l'origine arabe de Hatice, et qui signifie, selon les interprétations "sainte" ou "puissante".

mercredi 10 juin 2020

Mercredi 10 juin 2020 ... une journée qui valait vraiment le coup d'être vécue, ici en Turquie

J'étais en train de vous préparer un article sur les randonnées que j'ai faites les deux derniers week-ends, mais cette journée surprenante mérite un papier d'actualité (sans images ... mais il sera bref !).
Mais que s'est-il donc passé de si spécial pour mériter cela ?
Oh, rien d'extraordinaire au fond, mais pour moi et pas mal de monde ici, cette journée valait vraiment le coup d'être vécue.

Récit chronologique de mon 10/06/2020

Aujourd'hui, par pure coïncidence, je devais aller à Kemer, une grande ville à la fois charmante, administrative et très touristique, située sur la route joignant Finike et Antalya, presque à égale distance des deux villes, pour accomplir des formalités administratives. En effet, les européens n'ont pas le droit de rester en Turquie plus de 90 jours consécutifs, or j'ai dépassé cette limite. Il me fallait donc aller au service de l'immigration pour régulariser ma situation. Un rendez-vous m'avait été donné, il y a plusieurs semaines, pour me présenter avec un dossier de justificatifs, à 8h30 précises.  Or jusqu'à présent, les personnes de plus de 65 ans sont confinés en permanence, à l'exception d'une fenêtre de liberté le dimanche. Je n'avais donc théoriquement pas la possibilité de me rendre à Kemer, mais dans ma situation particulière j'avais été assuré de ne pas être inquiété, à la condition de me munir de la convocation officielle qui m'avait été donnée.
J'ai donc loué une voiture pour cette occasion, et suis parti ce matin à 5h30 en prévoyant une grosse marge d'avance, car la route est partiellement en travaux, et surtout parce que je ne savais pas exactement où se trouvaient les bureaux de l'Immigration. Je dois aussi avouer piteusement que n'ayant pas mon permis de conduire français, ni l'international (qui sont quelque part dans le bateau, mais je ne les ai pas encore retrouvés), je m'étais muni de mon permis de conduire vietnamien (et que je suis le seul à pouvoir traduire dans le coin), sachant que si j'étais arrêté, j'aurais à m'expliquer.
Un quart d'heure après mon départ, évidemment, il faut que je tombe sur un barrage de police. On examine attentivement ma convocation et les documents annexes, avec mitraillette mais courtoisie, et on me laisse finalement passer en me souhaitant une bonne journée. Ouf !
Le reste du voyage se passera sans soucis, la quatre voies étant finalement en excellent état à l'exception d'un tronçon de 5 km en chantier (soit un dixième du parcours).
J'arrive donc à Kemer, très en avance, trouve rapidement les bureaux en question, et ai tout le temps de découvrir en flânant une ville incroyablement coquette. Coquette mais vide. A première vue, cette station balnéaire très soignée doit être un point de rendez-vous privilégié des touristes russes, car tout est écrit en cyrillique. Mais étant donné la pandémie qui sévit à l'Est, la frontière est fermée par la Turquie. Donc pas un chat en ville, surtout à 7h du matin. Des vitrines bien garnies avec encore les collections d'hiver, ou des devantures au rideau baissé. Des restaurants avec les chaises retournées sur les tables. Des bassins aquatiques à sec mais avec les techniciens en train de préparer leur mise en eau. Des balayeurs vidant des poubelles presque vides. Et toutes les toilettes fermées à clé car inutilisées. Cette promenade matinale me faisait penser à une belle chanson de Francis Cabrel intitulée "Hors saison".
A 8h30, le rideau de fer des bureaux de l'Immigration se levait. Faible affluence pour une équipe forte d'une poignée de fonctionnaires accueillants. Papiers vite remplis. Une visite à la Perception pour payer mon droit à rester en Turquie, et retour au premier bureau pour avoir un certificat provisoire avant de recevoir une jolie petite carte rose et on-ne-peut-plus officielle de résident temporaire du Ministère de l'Intérieur. En moins d'une heure, l'affaire était bouclée.
Du coup, avec autant de temps libre, je décidais de pousser la virée jusqu'à Antalya, pour faire quelques courses pour le bateau, mais aussi pour me "nipper", car en Turquie, les vêtements sont entre 3 et 5 fois moins chers qu'en France. Après avoir léché les vitrines et fait mes emplettes, je m'en suis retourné tranquillement vers Finike où je suis arrivé vers 18 h. Bref une journée assez quelconque me direz-vous.
Certes, sauf qu'en arrivant à Finike, je découvrais, incrédule, que la Turquie venait d'être déconfinée. Des gens plein les rues, joyeux, excités comme des puces pour les plus jeunes ou au contraire calmes et détendus comme tous ces séniors enfin autorisés à sortir de 10 à 20 heures tous les jours et qui déambulaient paisiblement sous la voute parme des jacarandas en fleur. Des familles au grand complet allant ou revenant  de la plage rouverte au public, avec serviettes, ballons et bouées. Des motos avec parfois deux adultes et deux enfants, tous en short et sans casques, de retour de baignade dans une crique voisine. Aux terrasses des bistrots et aux coins des rues, assis sur leurs petits tabourets, des hommes sirotant le thé tout en jouant au okey (rami turc) ou au tavla (une variante du backgammon). Et dans les parcs, des groupes de femmes se racontant leurs histoires tout en essayant de contrôler l'élan de leurs jeunes marmailles excitées. Mais le plus spectaculaire fut pour moi, le déferlement d'enfants.inondant littéralement la ville. Il faut dire que la pyramide des âges turque est bien différente de celles des pays d'Europe de l'Ouest. Ici les moins de 20 ans sont beaucoup plus nombreux que dans notre pays à la population vieillissante. Or, depuis trois mois, tout ces jeunes étaient enfermés à la maison, sans école ni université mais surtout avec interdiction absolue de mettre le nez dehors. Alors imaginez la frénésie de ceux qui n'avaient pas pu enfourcher leur bicyclette ou jouer au foot depuis 90 jours. Et toutes ces filles bien pomponnées en train de faire des selfies le long des quais ou sur un banc, jubilant en bandes, ou seulement deux par deux et se racontant l'ennui des trois longs mois écoulés. Et que dire de tous les amoureux se retrouvant après une si longue période d'abstinence ?
Parti de bonne heure avec ma voiture de location, et n'ayant vu que les rues vides de Kemer ou les magasins de bricolage ou de prêt-à-porter d'Antalya, et les paysages sauvages de la côte Lycienne, j'avais l'impression en entrant dans Finike de l'éclosion d'une nouvelle génération. J'étais à la fois subjugué par ce spectacle jubilatoire et très concentré sur la conduite de ma Renault Symbol, entourée de nuées virevoltantes de jeunes à vélo, assourdi par la pétarade de motos roulant en trombe et déboussolé par l'afflux des piétons débouchant de tous côtés pour traverser la chaussée.
Ce n'est qu'en arrivant au bateau, dans le calme retrouvé de ma cabine, que j'appris officiellement par un courriel de l'Ambassade de France que cette folie populaire était la mise en application spontanée et enthousiaste du décret officiel de déconfinement "partiel" publié la veille à 20 heures par le Gouvernement turc.
Une excellente nouvelle, sauf que les personnes de plus de 65 ans doivent rester chez elles de 20 heures à 8 heures, encore quelque temps, ce théorème ayant pour corollaire que ces mêmes personnes n'ont toujours pas le droit de naviguer. Gloups !
Mais comme disait Jean de la Fontaine, « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ».

samedi 6 juin 2020

Finike, ville morte pour Ramazan Bayramı


Dimanche 24 mai 2020.
Voila un jour très particulier, dans une année également très particulière.
En effet, le 24 mai de cette année correspond à l'Aïd El Fitr ( عيد الفطر ), la fête musulmane marquant la rupture du jeûne du mois de ramadan. C'est un jour sacré d'importance majeure dans le calendrier religieux, car il unit 1,6 milliards de musulmans à travers le monde, rassemblés dans l’oumma (la communauté musulmane universelle). pour une prière commune qui a lieu en début de matinée traditionnellement dans les mosquée, ou en plein air dans des mossallas permettant de rassembler plus de fidèles. Cette réunion collective, différente des cinq prières quotidiennes, est l’occasion de revenir sur les trente jours passés, sur les bonnes ou mauvaises actions accomplies durant cet épisode sacré. En ce jour précis, s'il ne l'a pas déjà fait, la tradition veut que le pratiquant s’acquitte du zakat (l’aumône destinée aux plus démunis) qui consistait à l'origine, à donner quatre fois le contenu des deux mains réunies de nourriture. Fête du pardon et de la paix, elle peut durer jusqu’à trois jours, comme c'est le cas en Turquie.

Dans chaque pays, outre l'aspect religieux, l’Aïd el-Fitr est aussi l’occasion de se retrouver en famille autour de repas copieux et de cadeaux (les enfants reçoivent souvent des vêtements ou de l’argent). Au cours de mes sept ans passés en pays musulmans,  j'ai presque toujours été invité pour ce jour de fête, et parfois par plusieurs familles le même jour, notamment quand j'habitais à Mayotte, et j'en garde un souvenir ému de simplicité, de convivialité, et de générosité.
L'Aïd El Fitr est aussi appelée, dans certains pays comme la Turquie, la "fête sucrée" (« Şeker Bayramı » en turc), car c'est l'occasion de faire honneur aux desserts une fois la prière du matin accomplie. Heureusement, ces réjouissances ne sont pas réservées qu'à la classe privilégiée de la population. Ainsi, les villes d'Ankara, d'Istanbul, etc. ont organisé cette année, pendant le ramadan, des collectes sur le Net qui ont eu un succès retentissant et qui ont permis d'offrir un repas festif aux nécessiteux de ces métropoles. Dans les campagnes, la même démarche a lieu à l'initiative des imams, grâce au kazat. (Pour information, cette obole est fixée à  cinq euros à Paris). Comme cette journée honore la famille et le partage, il est aussi de bon ton de se rendre dans les cimetières pour visiter les sépultures des défunts.
Bombons à volonté pour l'Aïd

Malheureusement, cette année, les célébrations ont du composer avec la pandémie de Covid-19. De l'Égypte à l'Irak, en passant par la Syrie et la Turquie, de nombreux pays ont interdit les prières collectives. Même en Arabie Saoudite, qui abrite pourtant les lieux les plus saints de l'islam, un couvre-feu total de cinq jours à partir de samedi a été instauré. Ici, les autorités d'Ankara ont ordonné le confinement absolu de toute la population pour toute la durée des fêtes, soit du samedi 23, veille de l'AÏd, au mardi 26 mai. Comme à  La Mecque et Médine, la prière de l'Aïd s'est donc déroulée dans des mosquées "sans fidèles", tout en étant proclamée haut et fort par les hauts-parleurs installés dans les minarets et qui servent cinq fois par jour à l'appel à la prière. Et bien sûr, la télévision retransmettait sur de nombreuses chaînes les prêches des imams des mosquées les plus prestigieuses du pays.
Seule étrange exception à ce confinement absolu, la permission pour les personnes de plus de 65 ans de sortir le dimanche, justement le jour sacré, entre 11 h et 15 h. Mais étant donné le vent tempétueux qui régnait à Finike, et le côté familial de cette fête, toutes les  petites vieilles et tous les petits vieux considérés d'office comme fragiles sont restés sagement chez eux, préférant les sucreries au risque de s'envoler dans une bourrasque de "Meltem". J'ai donc eu la privilège de pouvoir déambuler quatre heures durant, mais dans une ville fantôme de 50000 habitants invisibles.
Voici donc Finike, ville morte ...
Je sors de la marina. Pas surpris du spectacle surréaliste que je découvre, vu le silence assourdissant qui y régnait
La quatre voies très fréquentée qui va d'Antalya à Marmaris, et qui dessert toute la côte touristique méditerranéenne de la Turquie, est absolument vide. Pas la moindre voiture, pas un camion, ni une moto ou un vélo.

Au centre ville, même désolation. Cette rue commerçante est habituellement bondée.
Idem pour les promenades longeant les deux rivières qui traversent Finike.

Les deux rivières sont victimes de l’eutrophisation due à l'usage déraisonnable des engrais dans cette région agricole.
Le Derviche de Finike tourne tout seul.

 


L'une des grandes artères de la ville ... vide encore ! Notez les caméras sur le mât à droite de l'image.
L'une des places de quartier de cette ville très dynamique, habituellement. Mais où sont passés ses 50000 habitants ?


Une autre grande artère de la ville. Toujours personne !
Les minarets des nombreuses mosquées veillent sur des rues vides, en ce jour de fête musulmane.
La belle mosquée Ayşe Akın


Après avoir tourné trois heures dans la ville sans croiser âme qui vive, je suis parti vers la longue (plus de 10 km) plage de Finike, certain de n'y croiser personne vu que le décret de confinement stipule que les plages sont interdites d'accès. Sur ma route, une étonnante rencontre ...


Voiture vide, bien entendu !
Effectivement la plage s'étendait à perte de vue, sans qu'aucune silouhette se dessinât.
Pourtant, des papys et des mamies étaient autorisés à sortir entre 11 et 16 h et auraient pu profiter de l'aubaine pour venir marcher sur la corniche. Mais c'était sans compter sans ce vent fou qui les eût emportés.
 
2 vidéos de piètre qualité car prises avec mon téléphone peu performant,
en essayant de ne pas me faire renverser par ce satané zef.

Si ce n'était ce vent maudit, la balade en bord de mer eut été bien agréable, car, comme c'est très souvent le cas en Turquie, la promenade est agrémentée de jeux d'enfants assez spectaculaires, avec des personnages grandeur nature rappelant des scènes de comptes enfantins ou des moments historiques.
Il y a aussi de nombreuses guinguettes, mais elles n'ont pas encore ouvert à cause de la Covid-19. Néanmoins, preuve que la Turquie n'est pas un pays de voleurs, tout le matériel de ces estaminets est resté en place pendant les neufs ou dix mois hors-saison, sans qu'aucune effraction n'ait lieu pour dérober un réfrigérateur ou un congélateur, une télévision ou une sono, des tables et des chaises, les décorations, etc. et tous les jouets pour enfants que chaque établissement se doit d'avoir pour occuper la marmaille pendant que les adultes festoient. Tout le matériel est là, bien en vue, le long d'une plage déserte, à quelques kilomètres de la ville. Autre bon point, la piste cyclable qui protège parfaitement des voitures, tout le long de la plage, et qui donne envie de venir là en deux-roues.
J'ai coincé la bulle une petite demi-heure, le nez au vent, dans le parc pour enfants, entre une diligence monumentale et un nain enturbanné, affalé sous les murailles d'un château-fort et à portée d'un ottoman belliqueux prêt à me transpercer de sa pique.
 Spectacle commun d'une mer bien agitée, par un beau jour ensoleillé, et toujours sans personne.

L'heure de la fin de permission approchant, je m'en suis retourné tranquillement vers Sabay Dii en passant par le centre aquatique municipal, totalement délabré (la crise économique sévit en Turquie depuis plusieurs années, mais il ne faut pas en parler), le joli parc arboré, le port de pêche et le chantier naval assurant l'entretien des gros "gulets" (gros voiliers en bois qui promènent les touristes en été) ... Et toujours personne !

Le pâtre du centre aquatique a pris un coup de vieux.
Et ses moutons n'ont pas l'air en forme, non plus.
Détail des balustrades de pont en fer forgé.
La marina en vue avec la mosquée en construction qui la domine.
Plus qu'une centaine de mètres et me revoilà confiné pour une semaine, espérant une autre permission de sortie pour le prochain dimanche. Et j'espère qu'alors, je pourrai apercevoir quelques spécimens de l'espèce humaine, pour me rassurer. Ça m'ennuierait un peu d'être l'unique et dernier survivant de la pandémie.