Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

jeudi 8 juillet 2021

Entre Asie et Europe, dans le Détroit des Dardanelles


Istanbul avec la Mosquée bleue et l'ex-basilique Sainte Sophie

Je suis en ce moment et pour une semaine à Istanbul, à la plus grande et la pire marina de Turquie dans laquelle j'ai mis les pieds, ou plutôt dans laquelle Sabay Dii a trempé ses quilles (je vous en parlerai le moment venu), mais, par contre, j'ai du wifi. Donc je profite qu'il pleuve trois jours d'affilée pour faire avancer ce blog à la vitesse supérieure, avant de repartir respirer l'air du large et être à nouveau déconnecté pour plusieurs semaines.

Je vous ai raconté par le menu le voyage depuis Marmaris, au Sud de la Turquie, et me suis arrêté à l'entrée du Détroit des Dardanelles dont je vais vous parler à présent.

La première fois que j'ai entendu parler de ce coin éloigné alors de mes préoccupations enfantines, je devais avoir 12 ans, et c'était mon grand-père paternel qui évoquait les Dardanelles en synonyme de fiasco. J'avais demandé naïvement qui étaient les Dardanelles, et il m'avait simplement répondu : "c'est le détroit qui sépare l'Europe et l'Asie, très loin d'ici, en Turquie". Point final ; et on change de sujet. Je savais donc que c'était un lieu géographique que je suis allé rechercher sur mon atlas. Ma curiosité était satisfaite et je ne pouvais pas me douter, à l'époque, de tout ce que ce mot pouvait évoquer pour ceux de la génération de mes grands-parents.

On voit que la Turquie ceinture la Mer de Marmara qui sépare, en partie, l'Asie et l'Europe. Une petite partie de la Turquie (au Nord du Détroit des Dardanelles et de la Mer de Marmara) est donc en Europe, sa plus grande partie étant asiatique.

Ce n'est qu'à 16 ans que j'ai entendu à nouveau parler des Dardanelles, pendant le cours d'histoire sur la guerre de 14-18, en classe de terminale. Et en découvrant l'horreur de ce terrible conflit en général, et de cette bataille de sinistre mémoire en particulier, j'ai été abasourdi, bouleversé, anéanti. En comprenant tout ce qui pouvait se cacher derrière le mot GUERRE, je fut suffisamment secoué pour décider sur le champs d'aller acheter un livre de Gandhi et d'aller assister à une conférence du poète-scculpeur,... mais surtout philosophe, Lanza Del Vasto; chantre de l'action non-violente, de passage à Grenoble. En sortant de la salle, ma décision était prise de façon irrévocable : je ne toucherai jamais une arme. Dans les semaines qui suivirent, instruit de mes récentes lectures, j'ai cherché à entrer en relation avec des membres d'une association anti-militariste, interdite en cette période très coercitive, pour connaître les démarches à suivre pour refuser officiellement de faire le Service Militaire National, obligatoire à l'époque, en sachant pertinemment que cet engagement moral pouvait avoir des conséquences personnelles désastreuses, même dans le cas où j'arriverais à obtenir le statut d'objecteur de conscience. A compter de cette date, je n''ai eu de cesse de prôner l'efficacité de la non-violence sous toutes ces formes, pour la résolution des conflits (même si aujourd'hui, j'admets quelques limites dans le cas de certaines guerres non conventionnelles, comme le djihadisme).

Lanza Del Vasto en Inde, sur les chemins de Gandhi

C'est  à cette époque tourmentée de ma conscience de futur citoyen engagé que je me suis remémoré la réponse lapidaire de mon grand-père. S"il associait les Dardannelles à un fiasco, c'est que, comme beaucoup d'hommes de son âge, cette bataille avait du le marquer, bien qu'il n'y participât point. Et pour cause : il avait été fait prisonnier dès le début du conflit, et en 1915, au moment où l'on se massacrait des deux côtés des Dardanelles, il était forcé de travailler pour les Allemands, dans une mine de sel, très loin de là, en Pologne, dans des conditions effroyables. Il avait une vingtaine d'années à peine, et en reviendra en 1919 (soit plusieurs mois après la fin du conflit), avec les pieds gelés. Comment cet homme, le plus doux et le plus paisible que j'ai connu, chez qui j'ai vécu quatre ans et avec qui j'ai beaucoup échangé par la suite, avait-il pu tenir tout le reste de sa vie sans jamais parler de guerre en général, ni de celle de 14-18, et encore moins de la sienne (tout ce que j'en sais m'a été conté par mon père). Et surtout comment lui, qui matins et soirs, mettait et enlevait avec difficulté ses chaussures-prothèses pour handicapé, a-t-il réussi à ne jamais montrer une once de rancune, que ce soit envers les Allemands ou envers l'état-major français qui a transformé une génération d'hommes innocents en chair à canon  ? N'était-ce pas, en fait, la meilleure leçon qu'il pouvait me donner pour me convaincre de non-violence ? Et finalement, par ses silences, n'a-t-il pas été le secret inspirateur, voire le mentor de mon adhésion à cette ligne de vie ?

Ensuite, heureusement, les Dardanelles n'ont plus hanté mes nuits. Sauf que; en 2015, cent ans exactement après la guerre des Dardanelles, alors que j'étais avec Sabay Dii en Nouvelle-Zélande, j'ai eu une piqure de rappel. Car l'un des pires moments de la bataille des Dardanelles, connu sous le nom de bataille de Gallipoli, a impliqué les néo-zélandais et les australiens et marqué à jamais leurs deux nations. Ces jeunes habitants de l'Hémisphère Sud qui venaient juste d'obtenir l'indépendance de leurs pays, ont été envoyés se battre à l'autre bout du monde par leurs nouveaux et fiers gouvernements, au nom de leur récente autonomie, de leur fidélité à la couronne d'Angleterre, et au nom des valeurs humanistes défendues par la Triple Entente (France, Royaume-Uni et Russie Impériale). Ce baptême du feu, fut un véritable massacre, le premier de leur courte histoire, commémoré avec ferveur par toute la nation, toutes générations confondues, sous le nom de l'ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps). Et pour ce centième anniversaire, une fabuleuse exposition préparée depuis des années et intitulée la bataille de Gallipoli était présentée au Te Papa Tongarewa, le Musée National de Nouvelle-Zélande, à Wellington. Je m'y suis rendu sans avoir fait le rapprochement entre Gallipoli et les Dardanelles. Et je me suis fait à nouveau bien secouer. Je vous parlerai à la fin de cet article de cette exposition au Te Papa qui fut un évènement national majeur de Nouvelle Zélande et qui m'a personnellement très fortement impressionné.

Mais place à la traversée du détroit des Dardanelles avec Sabay Dii.

Dimanche 6 juin 2021 à 15 heures, Sabay Dii s'engage au moteur dans le Détroit des Dardanelles (trace en pointillés rouges).

Faisant route vers l'ENE, la côte à bâbord sera pendant toute la traversée en Europe, et celle à tribord en Asie. Mais dans les 2 cas on reste en Turquie.

Au loin le mémorial turc Çanakkale Şehitleri Anıtı
A l'entrée occidentale du détroit connu ici sous le nom de Çanakkhale Bogazi, du côté européen, c'est-à-dire au Nord, les turcs ont construit le Çanakkale Şehitleri Anıtı, un mémorial de guerre commémorant le service d'environ 253 000 soldats turcs tués à la bataille de Gallipoli, d'avril à décembre 1915. Outre son côté mémoriel, il est là pour rappeler à ceux qui auraient envie de se frotter à la Turquie, que son armée fut capable de repousser victorieusement l'armada franco-britannique réputée invincible, qui tentait de passer par le détroit pour atteindre, via la mer de Marmara et la mer Noire, les ports de Russie. L’opération avait pour but d’assurer un soutien matériel et militaire à l’Empire russe, de permettre aux membres de la Triple Entente de rassembler leurs forces et de pousser l’Empire Ottoman à la capitulation en prenant Istanbul.

Mais ce mémorial est loin d'être le seul le long du détroit, et toutes les nations impliquées dans cette terrible bataille y ont leurs mausolées et leurs cimetières particuliers et même parfois communs, éparpillés sur les collines, mais souvent bien visibles depuis le canal.

Les dauphins qui avaient probablement été prévenus de l'arrivée de Sabay Dii, étaient bien là pour m'accompagner de leurs surfs, cabrioles, et autres facéties.

Beaucoup de dauphins et peu de cargos, ce qui est normal à cette heure tardive de la journée, car le détroit mesure presque 80 km de long, et les capitaines préfèrent le franchir de jour plutôt que de nuit.

J'avais choisi de naviguer le long de la côte asiatique au départ, ce qui m'a permis de la voir de près et de constater qu'elle était étonnamment verdoyante et intensivement cultivée.

Vers 17 heures, je jetais l'ancre (mais avec délicatesse) devant Karantina Köy pour une nuit à l'image de la journée, c'est-à-dire très calme.


 

Départ au petit matin pour faire la quarantaine de milles nautiques me séparant de la Mer de Marmara.

 

Il n'est pas recommandé (et souvent interdit) de naviguer à la voile dans les détroits empruntés par un très grand nombre de cargos, mais la question ne se posait pas car il n'y avait pas de vent, et lorsqu'il y en a dans ce détroit, il est dirigé vers l'Ouest, ce qui aurait impliqué pour moi de tirer des bords, et donc de franchir de façon répétée les couloirs des cargos, ce qui est répréhensible. Donc moteur, pour toute la journée. Mais je remarque tout de suite une drôle de mousse à l'arrière de Sabay Dii. J'ai l'impression de monter une mayonnaise, or pour monter une émulsion, il faut un corps gras et de l'eau. L'eau, je la vois ; quant au corps gras, il est forcément à la surface. J'en déduis donc, quelques minutes seulement après le réveil de mes cellules grises que l'eau du Détroit des Dardanelles est polluée. Mais je suis vraiment loin d'imaginer ce qui m'attend au cours de cette journée.

La deuxième chose qui m'étonne de bon matin, c'est qu'il n'y a aucun cargo, ni dans un sens ni dans l'autre. Juste quelques pêcheurs de temps en temps, à des points stratégiques, du point de vue halieutique.

L'endroit doit être poissonneux.

A 8 heures du matin, je passe devant Çanakkhale, le seul vrai port du détroit, facilement identifiable à son château (khale en turc), et surtout à tous les bacs qui font la navette entre les deux parties de la ville situées sur les rives opposées. Le courant contraire dépasse les 2,5 nœuds, ce qui me donne l'impression désagréable de faire du sur place malgré un moteur qui fait de son mieux pour me faire avancer.

Çanakkhale et son château sur la rive asiatique

et Çanakkhale sur la rive européenne
 

A l'endroit le plus étroit du détroit, au nord de Çanakkhale, je passe sur l'autre rive pour profiter d'un contre-courant favorable.


Et toujours aucun cargo. Par quel mystère suis-je le seul à naviguer dans ce qui est l'un des endroits les plus actifs du trafic maritime ?

Les remorqueurs sont garés sur la rive européenne à mi-distance des deux extrémités du détroit.

Et tout au long, du parcours, des rappels des drames qui se sont déroulés dans les environs.

Depuis une heure, j'ai l'impression de voir deux gros pylônes en plein milieu du détroit.

Pas facile de savoir ce qu'il y a au loin. Ça a l'air d'un pont.

Or aucun pont ne figure sur mes diverses cartes dont certaines ont été mises à jours une semaine auparavant. Par contre, sur toutes les cartes figurent des câbles sous-marins qui pourraient bien se trouver là où j'aperçois une structure. Le doute m'envahit. Et si ce que je vois était un dispositif de pose de câble ? Cela ne serait-il pas une bonne explication au fait qu'à 11 h 30, je n'ai pas encore aperçu le moindre cargo, alors qu'ils devraient circuler dans les deux sens depuis plusieurs heures. La circulation ne serait-elle pas interdite, ou pour le moins limitée aux petits bateaux comme moi, pendant les travaux ?

Je n'ai pas la berlue. Vous voyez bien, comme moi, deux grands pylônes dans le détroit, non ?

Je décide donc de m'approcher et de faire une pose dans une sorte de petite baie avec peu de fond, alors qu'en général, le détroit est très profond. A mesure que je m'approche de ce recoin, le drame m'apparaît dans toute sa démesure.
 
La mayonnaise n'a pas besoin de l'hélice de mon moteur pour monter.

Plus j'avance et plus la mousse est épaisse et gluante.
En approchant du pseudo-pont, l'étrave re Sabay Dii fend la mousse tel un soc de charrue.



L'ancre s'enfonce dans la Chantilly et disparait. J'en profite pour casser la croûte sur le pont de Sabay Dii, en essayant d'évaluer la hauteur de ce qui semble bien être un pont en construction. Mais comment faire sans repère de dimension connue ?
Et soudain, alors que je cherchais une explication au double mystère de la nature de cette structure énigmatique et de l'absence incompréhensible de cargos, j'aperçois un point fumant à l'horizon. C'est un très gros bateau. A mesure qu'il s'approche des pylônes, je prends conscience de leur gigantisme. L'énorme cargo dont la hauteur doit avoisiner les 50 mètres, semble minuscule. Et moi qui avait peur de toucher avec mon mât de 16 mètres.


Il est 14 heures. Je remonte l'ancre en vitesse et me lance dans la deuxième partie de la remontée du détroit, car il faut que je sois en Mer de Marmara avant  la nuit

Ce qui me semblait un inquiétant obstacle à franchir est maintenant derrière moi, et j'en ris.

Le reste de la remontée du détroit ne sera qu'un formalité,au cours de laquelle je découvrirai que la circulation des cargos est alternée. Ils passent dans un sens sur deux voies, par exemple pour aller en Méditerranée, ce qui permet aux plus rapides de dépasser les plus lents. Le lendemain, ce sont les bateaux arrivant de Méditerranée qui s'élancent à leur tour dans l'autre sens. C'est la raison pour laquelle je n'ai vu aucun bateau de toute la matinée, car je circulais en sens inverse du sens des cargos, et ils ont besoin d'au moins trois heures pour arriver à mi-parcours. Les règles de circulation  ont donc changé en pratique, mais pas sur les cartes, même les  plus récentes qui indiquent encore une voie montante et une autre descendante. Tout s'explique, finalement.

Quelques mots et images sur l'exposition du Te Papa Tongarewa

J'avais déjà présenté le Musée National de Nouvelle Zélande dans un article précédent de ce blog.

Cf. https://sabaydii.blogspot.com/2016/03/te-papa-tongarewa.html

Mais je n'avais que peu parlé de l'exposition sur Gallipoli. Petit rappel avec mes photos de l'époque ...





Vous aurez certainement remarqué la différence de taille entre les visiteurs du musée et les personnages hyperréalistes exposés et réalisés encore par les studio WETA. Leur peau ressemble à s'y méprendre à la nôtre. Les poils sur les bras, les cils, les tâches de rousseur, ..., tout y est pour donner à ces modèles fabriqués à partir de photos de quelques héros de la guerre, une seconde vie.
Un spectacle à couper le souffle associant à ces personnages immenses et pourtant si réels, des animations présentant de manière admirable l'évolution des troupes australiennes, anglaises, françaises, et néo-zélandaises face à la redoutable armée turque sur de grandes maquettes en 3D. Ajoutez à cela des documents sonores d'archives, des lectures de lettres de soldats, et des maquettes grandeur-nature des tranchées, cantines, armureries dans lesquelles on circule sur un chemin parfaitement balisé et à la dramaturgie toute tchekhovienne, et vous comprendrez qu'on ressort de ce parcours historique à la fois ébloui, abasourdi et dégoutté pour toujours de la Guerre.
Voici une petite vidéo vous permettant d'avoir une idée de l'exposition.
 

Je ne vous recommande pas de regarder la série télé de 7 épisodes intitulée Gallipoli qui retrace de manière très réaliste la bataille. Par contre, il existe sur Youtube de nombreux documents expliquant comment les personnages gigantesques ont été réalisés. Regardez celle-ci (en anglais, of course) ...


... et si vous voulez en savoir plus; sachez qu'il existe une série de 6 épisodes intitulée Building Gallipoli (en anglais, encore) qui montre les dessous de l'exposition, et en particulier, comment les personnages gigantesques ont été construits. Très intéressant !

mardi 6 juillet 2021

En route pour le Détroit des Dardanelles

Après deux articles à dominante culturelle autour de Kuşadası (visites d’Éphèse et de Selçuk), retour à la navigation dans les eaux turques : une belle croisière qui m'a mené au Bosphore et à Istanbul où je suis arrivé début juillet, via le Détroit des Dardanelles et la Mer de Marmara. Une virée pleine de belles surprises, de rencontres intéressantes, mais aussi de spectacles désolants, voire effrayants.

Mais avant d'embarquer sur Sabay Dii pour un mois de navigation, je suis retourné me balader une dernière fois dans Kuşadası qui est vraiment un endroit sympa, de par sa situation en bord de mer (avec ses petites plages, sa promenade littorale, ses pêcheurs, ...), de par sa topographie (construite sur des collines qui donnent l'impression de faire un tour au manège des "Montagnes Russes"), et de par son urbanisation qui laisse une grande place aux piétons, aux parcs arborés et frais pour ses habitants et même pour ses morts. Et une fois de plus, COVID oblige, une ambiance estivale mais paisible car sans touriste !

Du côté de la marina, la promenade littorale très artistiquement végétalisée, passe en hauteur, au-dessus des commerces.

La plage voisine de la marina, en plein centre-ville. Il n'y a pas foule et pourtant elle est publique et gratuite.

Difficile de faire plus paisible, comme station balnéaire.

L'une des rues piétonnes du centre. Les autres sont beaucoup plus commerçantes.

Et maintenant, vous me suivez. Vous aurez mal aux cuisses ce soir.

Comme toutes les rues qui montent aux quartiers hauts sont très étroites, la circulation est limitée par la configuration urbanistique à quelques deux roues électriques. C'est calme !

Comme celles-ci, il y en a d'autres du sommet desquelles on voit la mer.




















Le quartier haut réserve plein de petites surprises si l'on prend le temps d'y flâner et d'ouvrir les yeux.
Comme cette porte de maison en marquèterie (ce n'était pas la seule).

A l'opposé, les quartiers bas sont plats et agrémentés de promenades et de kiosques à fontaines.


 

 

Le grand cimetière musulman est un des endroits les plus frais de la ville. Ces deux photos ont été prises à 8 h du matin, mais en pleine journée, tous les bancs sont pleins, et les allées bien fréquentées par toutes sortes de personnes qui y viennent pour promener les enfants, sortir  le chien, lire le journal, etc.




Après cette pause de quatre jours sur la terre ferme, départ le jeudi 4 juin, de bonne heure, pour rejoindre le détroit des Dardanelles, porte d'entrée de la Mer de Marmara, et plus loin du Bosphore et d'Istanbul. Cette fois encore, j'avais décidé de ne pas trainer en route, et c'est en quatre longues journées de navigation que j'ai fait le trajet.

Comme vous vous en doutez à la vue de ces images et aux commentaires associés, j'ai bien apprécié ce court séjour paisible à Kuşadası, alors que je ne suis pas un fan de ville et encore moins de station balnéaire. Mais le démon de la navigation est bien plus fort, et donc, c'est sans regret que j'ai quitté cette très belle ville, pour un mois de "camping nautique et sauvage", loin de toute grande agglomération, de toute marina, de tout supermarché, de toute foule, de toute circulation automobile (ou presque), de tout bruit parasite.



Comme pour la première partie de cette croisière (entre Marmaris et Kuşadası), j'ai à nouveau coupé le voyage en quatre longues étapes (entre 11 et 15 heures de navigation quotidienne), dans des conditions de vent et de mer très variées, cette fois-ci.

  • Jour 1 : De Kuşadası à Agrilar Limani
 
Départ très matinal de la marina de Kuşadası pour tenter, une fois de plus, de bénéficier de la brise de terre qui souffle habituellement de terre, comme son nom l'indique, la nuit et en début de matinée. L'option fut payante avec un vent de 15 à 18 nœuds jusqu'à midi, malgré quelques petits caprices, me permettant d'envisager d'aller jusqu'à Agrilar Limani. 55 milles que je mettrait 12 heures à parcourir, car le reste de la journée va se passer dans des airs mitigés. Et toujours du beau temps et une mer belle. Bref, une très agréable journée de navigation.
 
 
 
Le mouillage d'Agrilar Limani que j'avais repéré sur mes cartes était un bon choix. Un mouillage comme je les aime. D'abord facile à trouver, et en l'occurrence, il était impossible de le rater : une falaise toute blanche l'annonçait à belle distance.





 
Ensuite, un site qui ne soit pas une souricière, surtout sur cette côte turque où le vent est très volage, passant sans prévenir de 0 à 30 nœuds et imprévisible du point de vue de sa direction (les services météorologiques qui ne brillent pas sur ce coin de  la planète ont l'air déboussolés). Et dans le cas d'Agrilar Limani (connu aussi sous le nom d'Alacati), on peut s'échapper soit vers le large, soit en s'enfonçant dans l'estuaire dont l'extrémité est protégée du vent du large. De toute façon, il y a beaucoup de place, et donc beaucoup de solutions.


Sabay Dii est en rouge. Les vents de Sud sont exceptionnels dans la région, surtout la nuit..

Dernier critère, la hauteur d'eau et la nature du fond. Et ici encore, on est presque parfait : 4 à 5 m d'eau cristalline, soit 2 à 3 mètres sous les quilles, et un fond de sable d'excellente tenue, avec malheureusement quelques touffes de végétation, mais que l'on peut éviter tellement le fond se voit bien depuis le bateau. Il suffit de déposer l'ancre à l'endroit que l'on a choisi et de bien tirer dessus pour qu'elle s'enfonce gentiment et solidement.
Avec de telles caractéristiques, ce mouillage me garantit de dormir, comme un loir ! Et ce fut le cas.


  • Jour 2 : De Agrilar Limani à Denizköy


Départ à 5 heures du mat. La journée s'annonce longue et mouvementée. La météo annonce un fort Meltem le matin, ce qui est rare et en début d'après-midi, puis plus rien avant 18 heures où un passage venté est prévu. Et surtout, le goulet étroit que je dois franchir entre l'île grecque de Chios et le continent est une véritable tuyère renforçant le vent en l'orientant plein nord, et en levant un très fort clapot. Il va donc me falloir tirer des bords contre le vent et un très fort courant, ce qui se voit bien sur la carte ci-dessous, qui montre en rouge la trace de Sabay Dii.
 
La carte montre aussi quelque chose d'intéressant. Après avoir laissé sur bâbord l'île de Oinoussi, j'ai tiré un contre-bord vers l'Ouest (la portion de trace rouge comprise entre le sigle de mouillage le plus haut et le nom de l'île en question). Un court contre-bord, certainement trop court pour pouvoir espérer passer au nord de la côte turque en un seul bord, comme je l'ai fait, mais j'avais fait le pari que le vent allait adonner, ce qui fut effectivement le cas. Cela se manifeste par le fait que la dernière portion de trace n'est pas rectiligne, mais incurvée vers l'Ouest ; cela m'a permis d'arriver où je voulais sans avoir à tirer de nouveaux bords. Le hasard ou la raison ? Rien de magique dans ce choix : le Meltem est presque toujours orienté NW, sauf dans le goulet où il était dévié vers le N. Donc en sortant du goulet, il devait très probablement repasser NW progressivement. Il était donc stupide d'aller loin vers l'W pour passer le cap turc. Il suffisait de laisser le vent s'orienter comme on le souhaite à mesure en allant vers le N. On parcourt ainsi moins de distance et on gagne du temps. La seule difficulté est de choisir le bon moment pour abandonner la course vers l'Ouest. Virer trop tôt obligerait à virer deux autres fois (deux manœuvres inutiles) pour éviter la côte turque, et virer trop tard, ferait faire trop de chemin vers l'Ouest. Dans les deux cas, c'est du temps perdu. C'est dans ce type de situation que j'apprécie d'avoir fait 40 ans de régate avant de me lancer dans ce tour du monde.
 
Sabay Dii navigue au près bâbord amure, dans l'adonnante qui va lui permettre de passer Kara Burun (qu'on voit devant le bateau) sans virer.

Vous ne verrez pas d'images du passage du goulet, d'une part parce que j'étais bien trop occupé par la navigation, et d'autre part parce que la mer était tellement mauvaise que mon appareil photo aurait pris une bonne rincée (si l'on peut dire, car l'eau était bien salée, je vous le garantis).
Comme prévu par la météo, le vent s'est évanoui vers 14 h 30, alors que je passais le Cap Kara (Kara Burun, en turc). Que faire ? M'arrêter au mouillage que j'avais marqué sur ma carte, au voisinage du cap, mais qui ne me paraissais pas très bon, a priori, ou continuer patiemment à vitesse très réduite (2 à 3 kt) en attendant que le vent se lève comme prévu, pour atteindre, avant la nuit, le bon mouillage de Denizköy ? C'est la deuxième solution que j'ai finalement choisie, en faisant confiance dans les prédictions des météorologues qui avaient vu juste pour toute la première partie de la journée. Et effectivement le vent s'est levé vers 17 h 30 du SW. Un bon 15 kt parfaitement orienté pour le vent de travers que tout voilier adore. Et à 20 h, c'est-à-dire un peu avant le coucher du soleil, Sabay Dii était à l'ancre, après une grosse journée de navigation (75 milles nautiques en 15 heures). Et son capitaine n'a pas eu besoin d'une berceuse pour s'endormir. Encore une bonne nuit réparatrice !
  • Jour 3 : De Denizköy à Sivriçe
Comme la navigation de la vaille avait été longue et fatigante, je me suis offert une grasse matinée avec un réveil d'une heure plus tard que les autres jours (5 h 30), et à 6 heures du matin, au point du jour, Sabay Dii filait grand largue avec une bonne brise de terre.

 

Mais deux heures plus tard, finies les réjouissantes glissades dans le vent frais. Place à la pétole. Mais une quinzaine de milles nautiques avaient déjà été avalés (la partie rectiligne de la trace).

Je me suis alors retrouvé, au milieu de petits bateaux de pêche turcs, qui comme moi, fleurtaient avec la limite des eaux territoriales des voisins ennemis : Grèce et Turquie.


Pêcheurs turcs. Apparemment l'endroit est poissonneux, car ils y avait bien une vingtaine de bateaux qui remballaient leurs filets ou rentraient, mouettes criant à la poupe, après une nuit de pêche.

 

Puis soudain, j'entendis un énorme vacarme : un bateau de guerre turc que je n'avais pas vu venir m'est passé sur tribord, à toute allure.


 

Mais si le vacarme était aussi important, c'est qu'un bateau de guerre grec, me dépassait à fond de train sur mon flanc gauche.

 

 

 

 

Apparemment, les frères ennemis n'ont pas fini de jouer à la guéguerre ! 

Le calme retrouvé, je me suis retrouvé dans le calme, ou plutôt dans les calmes (comme disent les marins), ou, comme on dit dans le Midi, dans la calmasse. Du tout petit temps, avec des bascules incessantes de ce léger zéphyr, m'obligeant à tirer des bords pour éviter les refusantes (les zigzags de ma trace). Heureusement l'endroit était joli, le temps splendide, et la musique que j'écoutais bien plus agréable que le vacarme des destroyers.

L'une des nombreuses îles de l'archipel d'Ayvalic, que je compte explorer à mon retour.

En voila une autre, toute pelée. L'archipel est turc, une exception dans cette région où les îles sont surtout grecques.

J'ai donc continué mon bonhomme de chemin, tranquillement, ce qui m'a permis de voir le manège absurde des militaires. Les turcs sont arrivés dans l'après-midi avec deux bateaux de guerre qui naviguaient sur mon tribord. Mais la Grèce qui est loin d'avoir l'incroyable armada des turcs ne semblait pas disposer dans ce secteur d'un autre navire que celui que j'avais vu le matin et qui naviguait sur mon bâbord. Le jeu en question, ou plutôt le jeu de dupe était pour les turcs, de longer le frontière maritime avec leur deux navires, en attendant que le grec arrive, puis de se séparer pour mettre le grec devant un choix cornélien, ou plutôt Eschyléen, puisque nous sommes en Grèce : lequel des deux suivre. Une excellente tactique pour montrer sa supériorité numérique, dont je peux témoigner et qui pose question, car je pense avoir vu en quelques mois une bonne centaine de frégates anti-aériennes, avisos, dragueurs de mines, destroyers, corvettes, bateaux lance-missiles, bateaux de débarquement, sans parler des navires ravitailleurs, ou de soutien logistique. Bien sûr, je n'ai pas vu de sous-marins mais par contre, j'ai du éviter un grand nombre de secteurs interdits à la navigation car étant des bases pour ces engins. L'adage bien connu qui dit "Si vis pacem para bellum" (si tu veux la paix, prépare la guerre) pourrait nous inviter à penser que les turcs sont de grands pacifistes, mais on peut en douter, vu leur présence active à Chypre, en Syrie, en Lybie, en Azerbaidjan, ..., sans parler des pays ou œuvre l'armée informelle du SMP (plusieurs centaines de milliers de mercenaires des brigades islamistes internationales, armés et commandés par Ankara).

Les turcs ensemble


Les turcs sur le point de se séparer
Le grec à gauche et les turcs à droite


 
 
 





 


 

Comme la veille, le vent est revenu en début de soirée, et c'est seulement à 19 h que j'ai jeté l'ancre à Sivriçe. Encore une grosse journée (50 mn et 13 h de navigation), mais bien moins agitée que la veille.

  • Jour 4 : De Sivriçe au Détroit des Dardanelles
Bien que le mouillage de Sivriçe n'ait pas les qualités des deux précédents, j'ai dormi sur mes deux oreiles et étais frais et dispo pour attaquer avant le lever du jour ce que je pensais être la dernière journée de navigation avant les Dardanelles. De toute façon, je n'avais pas d'autre choix, car toute la côte à longer est sans abris.

Départ de nuit
 

  
Comme vous l'avez certainement remarqué au vu de ces photos annonçant le lever du soleil, ce n'est pas la tempête. Et cela risque de durer toute la journée, comme le suggère ce fichier météo qui montre que sur toute la zone de Sivriçe (en bas) à Canakhale (au milieu du Détroit des Dardanelles) le vent ne devrait pas dépasser les 5 kt, c'est-à-dire un petit force 2, tout au plus.
 
 
 
Je vais devoir prendre mon mal en patience, en lisant bien le plan d'eau pour tenter de découvrir d'éventuelles petites risées, et en réglant parfaitement mes voiles.
 
Point de tire de l'écoute de génois très avancé pour tuiler la voile et lui donner le plus de puissance possible.
 
A l'approche du cap (Baba Burun) que l'on voit sur la photo ci-dessus, le vent est si faible que c'est le courant, légèrement favorable qui me fait avancer.




 
 




Dans ce secteur, les pêcheurs sont nombreux. Ils viennent de Baba Khale (khale signifiant chateau en turc), un petit village niché dans un recoin du cap. Quant à Baba, c'était le surnom de l'Amiral Mustafa Pasha qui fit construire le château en 1725, pour protéger le village des pirates.



Les cargos se font plus nombreux. Ils sont des centaines à converger quotidiennement vers le détroit.
 
Dernière vision des îles grecques, derrière le cargo. A partir du cap Baba c'est le grand large.
 
J'arriverai peniblement à faire avancer Sabay Dii jusqu'à 11 h, mais ensuite ce sera le calme plat à perte de vue.

 
Je dois me résoudre, à contre cœur, à faire marcher le moteur, car il y a 50 mn à parcourir aujourd'hui. La honte pour moi qui me vante de ne marcher qu'à la voile.
 
Pas de doute, Sabay Dii marche au moteur, mais "chut" !!!

Ce temps doit être tout à fait inhabituel vu le nombre d'éoliennes sur la côte.

Heureusement, au bout d'une heure, à l'approche de l'île turque de Bozcaada, je sens des frémissements et je repars à la voile.
 
 
Finalement, l'entrée dans le fameux Détroit des Dardanelles se fera vers 15 h, accompagné de dauphins, et deux heures plus tard, Sabay Dii sera mouillé à Karantina Kôy, après 50 milles nautiques et 11 heures de navigation, prêt à remonter tout le Détroit pour rejoindre enfin la Mer de Marmara.
 
Rendez-vous très bientôt pour tout savoir sur la remontée du détroit et la surprise pas réjouissante qui m'attendait dans cette dernière approche de la Mer de Marmara.