Bienvenu sur le site de Sabay Dii

En laotien, Sabay Dii signifie "bonjour", "salut", "ça va"...
Dans la pratique, cette expression est utilisée chaque fois qu'on est heureux de rencontrer quelqu'un.
Pas étonnant que j'ai baptisé mon bateau "Sabay Dii", non ?

mercredi 11 août 2021

Les îles de la Mer de Marmara : d'abord Paşa Limanı Adası

Vu la situation environnementale déconcertante, j'ai décidé de ne pas m'éterniser à Erdek, et d'aller explorer les îles de la Mer de Marmara, en espérant ne plus rencontrer ce satané mucilage.

Première étape : l'île la plus proche d'Erdek, Paşa Limanı Adası (prononcer Pacha Liman Adas, car en turc la lettre ş se prononce ch, et la lettre ı (un i sans point) est l'équivalent de notre e, et est muette en fin de mot).

Une grosse dizaine de milles nautiques séparent Erdek de Paşa Limanı Adası

Paşa Limanı Adası signifie l'île (adası) du port (limanı) du Pacha (Paşa), et cette île porte tout simplement le nom du seul véritable port de l'île Paşa Limanı (voir carte ci-dessous). Comme sur mon clavier, je n'ai pas les lettres de l'alphabet turc, je vais cesser de faire des acrobaties et désigner cette île sous l'écriture francisée Pachaliman.

L'île Pachalimani avec sa "captale" Pachalimani

L'île de Pachaliman a une forme assez tarabiscotée (avec une petite presqu'île à l'Est), la ville de Pachaliman se situant sur sa côte occidentale. Pour accéder à ce petit port très bien protégé par Koyun, l'île voisine, deux possibilités : soit par le Sud, mais le passage est très dangereux, voire impossible pour les bateaux calant plus de 2 m ; soit par le Nord. J'avais initialement l'intention d'explorer toute l'île et donc d'aller faire un tour à Pachaliman, en passant par le Nord, mais finalement, pour diverses raisons (météo, mucilage, attrait des autres îles), je n'y serai jamais allé, me contentant d'en visiter le Sud et l'Est à pied.

Comme vous avez pu le constater dans l'article précédent, le trajet depuis Erdek était loin de me rassurer, du point de vue de la pollution par le mucilage.

Approche de Pachaliman

Le vent dominant étant de secteur NE, j'avais choisi de venir mouiller dans une petite indentation, au Sud de la presqu'île de Tuzla.


Un mouillage au SW de la petite presqu'île pour être abrité du vent de NE

En arrivant à ce mouillage en fin d'après-midi, j'ai trouvé la situation moins catastrophique qu'à Erdek.

En ne regardant pas l'eau de trop près, la situation a l'air satisfaisante. Au loin, Erdek.

Le Sud de Pachaliman, en regardant vers l'Ouest




 

N'allez pas croire pour autant que le coin donnait envie de piquer une tête dans l'eau, car en regardant de plus près, il y avait des filaments de mucilage un peu partout et à toutes ls profondeurs. Après cette petite navigation, l'objectif étant de manger et de dormir, j'ai reporté les observations au lendemain.



Après une nuit bien calme, découverte du mouillage et de ses environs.

Belle journée, beau paysage, et pas trop de mucilage.

Sabay Dii au mouillage. Notez qu'on ne voit pas de mucilage au rivage (ce sont des galets).

En début d'après-midi, je pars pour faire le tour à pied de la presqu'île de Tuzla. On voit bien l'isthme.

Le Sud de Pachaliman. On voit quelques nappes de mucilage au large.

Tiens donc. Le rivage autour de Sabay Dii est maintenant bordé de mucilage.

Apparemment, les nappes de mucilage sont extrêmement mobiles, et en quelques heures seulement, sous l'effet du vent et des courants, des zones apparemment propres sont souillées et vice-versa.

Je continue mon tour de la presqu'île ...

Au loin Erdek


Le petit village de Tuzla

Comme sur toutes les autres îles de l'archipel, il y a peu d'habitants à Pachaliman.

La baie qui sépare la presqu'île de Tuzla du corps principal de Pachaliman.

Sans commentaires

Rencontre sur la route du retour au bateau

Cette longue balade, outre le fait qu'elle m'a apporté quelques précieuses indications sur le mucilage, fut très intéressante. La végétation est très développée et variée avec une alternance de micro-cultures (oliviers, blé, avoine, maïs), de landes sauvages avec pas mal d'oiseaux et d'insectes qui font parfois penser à l'Irlande, et partout une végétation de type méditerranéen avec beaucoup de chardon


Dommage que je ne sois pas parti avec un bon appareil photo. Mais je me connais : soit je marche, soit je reste à quatre pattes pour tirer le portrait aux petites bêtes. Il fallait faire un choix !

Effectivemnt, de retour au bateau, il y avait des nappes de mucilage, pour certaines éparpillées et diffuses, pour d'autres épaisses et comme collées au rivage.

La deuxième nuit fut très inconfortable, car vers 21 h, un très violent orage s'est développé, en apportant un vent violent de secteur SW, le pire pour ce mouillage. Je suis donc resté en alerte pendant plusieurs heures, surveillant la position du bateau sur mes écrans, mais heureusement, le fond est de bonne tenue, et l'ancre est bien restée crochée.

Mais le lendemain, quelle surprise !




Cerné par le mucilage apporté par le vent de l'orage. J'ai donc décidé de faire un saut de puce de 1 mn pour aller au petit port de Balıklı (Balık signifiant poisson en turc) qui, de part son orientation, avait du être protégé du vent et donc du mucilage.


C'est ici que le ferry débarque et embarque les passagers pour Erdek,car l'accès à ce port moins bien protégé de Pachaliman est bien plus facile d'accès.

Je suis resté deux jours dans ce petit village, à discuter avec les habitants pour apprécier leur caractère paisible et hospitalier, et à gambader dans la campagne environnante pour  mieux comprendre leur fonctionnement insulaire.

Il n'y a qu'une centaine d'habitants et une minuscule épicerie mais qui avait des fraises délicieuses.

vendredi 6 août 2021

De Karabiga à Erdek, ou la rencontre intime avec le satané mucilage

J'ai déjà posté sur ce blog un message sur le problème du mucilage en Mer de Marmara (https://sabaydii.blogspot.com/2021/07/mucilage-en-mer-de-marmara.html), mais je n'ai pas dit comment j'avais pris conscience de l'importance et de la variété des impacts de ce phénomène.

En fait, c'est en remontant le Détroit des Dardanelles que j'ai été confronté pour la première fois de ma vie à ce spectaculaire évènement, mais sans savoir quoi que ce soit à son sujet. 

Ma première image de mucilage, dans le Détroit des Dardanelles
 

 

Pour moi, c'était au départ, tout simplement une émulsion due à la pollution par toute sorte d'hydrocarbures consécutive à un énorme trafic dans ce canal, un peu comme une mayonnaise que l'on fait monter en agitant un corps gras avec une solution aqueuse.

 

 

Quelques heures plus tard

Le pire de la journée, et puis plus rien !
 

 

Mais l'importance de cette pollution m'a vite intrigué. Néanmoins, sans moyen d'information (pas de connexion Internet sur Sabay Dii), je n'ai pu approfondir le sujet, d'autant qu'ensuite je n'ai plus vu la moindre pollution, ni sur la fin de Détroit, ni une fois arrivé en Mer de Marmara. Était-ce un phénomène très localisé ?

 

 

 

 

Une fois arrivé à Karabiga, j'ai bien trouvé que l'eau était un peu trouble, mais je n'ai pas relié cette observation peu inquiétante à celle, effrayante, des Dardanelles.

Dans la journée, les baigneurs étaient très nombreux, mais la plage était protégée par un discret barrage flottant. Comme eux, je me suis baigné (autour du bateau).

En me connectant sur Internet, à Karabiga, j'ai trouvé parmi mes courriels, un message de Murat, un Stambouliote avec qui je correspondais de temps en temps qui, sachant que j'allais vers Istanbul en bateau, me disait : Didier, take care of mucilage in Marmara Sea. C'était la première fois que j'entendais ce mot, et je suis allé aussitôt sur Internet pour voir de quoi il s'agissait. Explications scientifiques, photos et vidéos de la Mer de Marmara, dont plusieurs se rapportant à Erdek, mais je ne connaissais pas ce lieu, à ce moment-là. Après avoir bien profité de Karabiga, j'ai mis le cap à l'Est, justement vers Erdek, sans me souvenir de ce que j'avais lu trois jours auparavant.

Je vous emmène sur Sabay Dii pour cette courte balade à la voile (23 milles nautiques), par petite brise et grand soleil, comme souvent en Mer de Marmara à cette époque.

A mi-chemin entre Karabiga et Erdek. Rien à signaler si ce n'est la couleur du ciel et de la mer. On se croirait dans le Pacifique.

A l'approche d'Erdek, des grumeaux de morve de mer deviennent de plus en plus nombreux et denses.


A deux milles nautiques de Erdek, la situation devient vraiment critique.

D'un coup, je fais le rapprochement entre ce petit port, objectif de ma courte navigation, et la ville infestée par le mucilage, dont j'ai vu des images sur Internet. Mais finalement, l'endroit où je mouille vers 18 heures n'est pas vraiment dégoûtant. Je m'occupe, comme à mon habitude, de ranger le bateau. Un repas rapide, et la nuit est déjà tombée. Je verrai bien demain, à quoi ressemble Erdek.

Erdek, dans le calme du petit matin. Rien à voir apparemment avec les images que j'ai vues.

Je quitte Sabay Dii en annexe, pour aller faire un tour en ville. Et quelle belle ville ! Comme beaucoup de villes turques d'ailleurs, avec comme souvent un grand domaine piétonnier, ici une grande avenue en bord de mer.

Comme très souvent en Turquie, les voitures sont interdites en bord de mer. Place aux piétons.

Restaurants, bistrots, avec partout des bancs sous les grands arbres, pour prendre le frais.

Et comme partout en Turquie, des jeux pour que les enfants s'amusent pendant que les parents discutent sur les bancs.
 
La promenade littorale s'étend de part et d'autre de la ville. Ici, son extension vers le Sud et la grande plage.

Sabay Dii est une fois de plus seul, à quelques brasses de la belle avenue littorale.

La ville est assez sympa, avec des rues commerçantes très animées par les locaux, car le tourisme n'a pas encore fait de ravages en Mer de Marmara.

Le traditionnel "dürüm dôner kebab" est servi avec le verre d'ayran (yaourt à boire) et avec le sourire pour 15 lires turques (1,5 €). Un régal très bon marché comme toute la nourriture en Turquie non touristique.

Après avoir dévoré mon kebab, je suis parti me balader vers le petit port de pêche, un peu en sommeil à cause des décisions gouvernementales limitant toutes les activités halieutiques, en raison de la prolifération de ce satané mucilage

En attendant de repartir en mer (mais quand ?), les pêcheurs raccommodent leurs filet tranquillement.

Le mucilage est bien là, mais pas omniprésent, comme le montraient les journaux, une semaine plus tôt.

Je suis allé ensuite marcher le long de la voie piétonne littorale, d'abord côté Nord, où le spectacle n'est pas réjouissant.

Au Nord de la ville, la promenade littorale est bordée d'une bande épaisse de mousse visqueuse de plusieurs mètres de large.

Et côté Sud, vers la grande plage de la ville, ce n'est pas mieux. Mais cela n'empêche pas certaines personnes de venir prendre un bain .... de soleil, toute baignade étant inconcevable vu le désastre.




Vous vous doutez bien que je n'ai pas trop hésité à quitter la jolie ville d'Erdek pour aller voir ailleurs, en espérant ne plus retrouver cette abominable morve de mer. Cap sur les îles de l'archipel de Marmara, situé au Nord et à l'Ouest de la très grande presqu'île d'Erdek.

Partie occidentale de la Mer de Marmara

 

L'île la plus proche s'appelle Paşa Limanı Adasi. A peine quelques milles nautique à parcourir pour atteindre le petit mouillage que j'avais repéré sur mes cartes.

 

 

 

Je vous embarque à nouveau sur Sabay Dii pour ce petit trajet dans des conditions météorologiques encore idéales. 

Salut Erdek

Paşa Limanı Adasi est vraiment très proche à une heure de navigation maximum.

Aie aie, que vois-je ?

Le mucilage est partout, formant une couche de plusieurs centimètres d'épaisseur.



Devant Sabay Dii ...

... et derrière !

Mais qu'est-de que je suis venu faire ici ?

C'est la question que m'avait posée un copain turc qui a son bateau à Finike, et c'est effectivement la question que je me suis posée ce soir-là, en approchant de
Paşa Limanı Adasi.

Mais, contrairement à cette première vision repoussante de la Mer de Marmara, cette croisière fut une véritable réussite, et aujourd'hui, de retour vers Finike, je me dis que j'ai vraiment eu une excellente idée de venir passer presque un mois et demi en Mer de Marmara. Vous allez bientôt comprendre pourquoi.

Rendez-vous donc très prochainement pour connaître la suite de cette croisière enchanteresse mais qui a démarré sous de fâcheux auspices. 

vendredi 30 juillet 2021

Chronique d'un naufrage pas annoncé et évité de justesse

Je fais une petite parenthèse dans la narration de la croisière en Mer de Marmara pour vous raconter ce qui vient de m’arriver (dans la nuit du 26 au 27 juillet). Une actualité brûlante, mais qui fait froid dans le dos. En effet, je pense que c’est cette fois-ci que je suis passé le plus près de perdre mon mrveilleux (houps ! j’ai failli dire le mot) Sabay Dii, et peut-être, bien plus grave, la vie.

Chronique des évènements …

Depuis plusieurs jours soufflait un Meltem soutenu (entre 18 et 25 nœuds en journée, avec rafales imprévisibles à plus de 30 kt), ce qui est fréquent en cette fin du mois de juillet, sans faiblir la nuit, ce qui est plus rare. Donc vent très fort presque tout le temps avec, parfois, un petit répit dans la matinée. Cette situation m’a bloqué trois jours d’affilée dans le bateau du côté d’Ayvalik. Impossible de me baigner ou d’aller à terre en annexe tant l’eau très agitée circulait vite autour du bateau. J’ai profité d’une accalmie (avec quelques claques à 32 kt au départ quand même) pour naviguer au portant vers le Sud, sous gréement réduit (trinquette seule). J’avais repéré un mouillage sympa qui s’est avéré pas trop agité à Bademli (dont je vous reparlerai un jour prochain).

Le lendemain, nouveau saut de puce pour rejoindre Denizköy, que je connaissais déjà pour m’y être arrêté au début du mois de juin, en montant vers Istanbul, et que je considérais comme un bon mouillage (5 à 7 m d’eau sur un fond de sable d’excellente tenue), et ouvert vers le Sud-Ouest, ce qui est bien avec le vent dominant de Nord-Est qui règne ici en maître quasi absolu. Je suis arrivé à Denizköy le 25 juillet vers 16 heures avec un vent peu soutenu qui s’est complètement évanoui vers 18 heures.

Denizköy est un hameau mais sur cette commune s'est installé un village de vacances très populaire.

La nuit était annoncée calme par la météo, ce qui avait l’air de se confirmer. Je me suis donc couché vers 21 heures, serein, en pensant passer enfin une nuit tranquille, après deux semaines sous tension. Moins d’une heure plus tard, le bateau faisait des bonds dans tous les sens ; force 7 avec rafales à force 8.  Et ça a duré ainsi toute la nuit. Heureusement l’ancre croche parfaitement dans le sable dense de Denizköy et Sabay Dii n’a pas dérapé. Donc rien de grave, mais dans ces conditions, on reste en veille pour parer tout dérapage. Donc une nuit de plus à veiller. Lever de bonne heure pour essayer de trouver (avec peine) un peu d’approvisionnement frais dans ce hameau, repas sur le pouce et sieste.

Pendant cette nuit de quasi veille, j’ai eu tout le temps d’analyser la situation. Le phénomène qui s’était produit avait toutes les caractéristiques d’un vent catabatique.

Un quoi ?

Un vent catabatique (de καταβατικος qui signifie descente en grec). Ce type de vent se produit au voisinage d’une pente raide. On pourrait parler de vent gravitationnel dans la mesure où l‘on a une masse d’air froid qui tombe à cause de sa densité plus importante que celle de l’air chaud en bas de la pente (alors qu'en général, les vents n'ont rien à voir avec le phénomène de gravité mais plutôt avec des phénomènes de température et de pression, les deux étant liées).Le phénomène a pour caractéristique, outre sa localisation, sa soudaineté et sa violence. Les forces 7 à 8 ne sont pas exceptionnelles. Ce genre de vent se rencontre surtout dans des zones polaires, comme les Canaux de Patagonie ou le Groenland, mais on le rencontre aussi en Grèce et en Turquie, notamment par temps de Meltem fort, dans les zones de gradient d’altitude élevé. 

 

 

Or le petit village de Denizköy est situé au pied de l’Akgeyik Tepesi qui culmine à 745 m. Pour ne rien arranger, il est situé au SW de la montagne, ce qui signifie que le vent catabatique va être orienté NE. Il va donc renforcer le Meltem qui est ici du NE, et à la brise de terre (due au fait que l’eau de mer est plus chaude, la nuit, que la terre), elle aussi orientée NE. Ce sont donc trois vents se renforçant mutuellement qui arrivent de la montagne, quelques heures après le coucher du soleil, sur la plage de Denizköy. D’où sa soudaineté et sa violence. Les mêmes causes donnant les mêmes effets, je m’attendais à ce que le phénomène se reproduise à nouveau la nuit suivante. D’où l’idée de m’éloigner de Denizköy et d’aller jeter un coup d’œil à l’île de Kizkulesi, à quelques milles au large, qui présentait un mouillage apparemment sympathique.

 

 

Donc, après ma petite sieste, j’ai levé l’ancre pour Kizkulesi Adasi, en gardant en tête l’idée de ne pas m’y attarder si le mouillage ne me paraissait pas excellent, pour revenir planter mon soc dans le sable de Denizkôy en vue de passer une deuxième nuit probablement agitée et inconfortable, mais relativement sûre.

 

Kizkulesi Adasi se trouve à quelques milles seulement de Denizköy.

L'île Kizkulesi

Arrivé à Kizkulesi, j’ai immédiatement été conquis par le mouillage que j’avais repéré sur carte. D’abord par la beauté du site : une eau turquoise et cristalline dans laquelle se fut un régal de prendre un bain, avec un bel environnement terrestre, dont une tour carrée perchée au sommet d’un surplomb, que j’avais déjà imaginé aller voir le lendemain matin pour admirer cette belle crique éclairée pas le soleil levant.

Au loin Denizköy, mais "aux pieds" du bateau, c'est une eau de lagon du Pacifique.

La tour carrée que je veux aller voir de plus près.

Bien sûr, la qualité technique du mouillage était de la plus grande importance, et tout semblait se conjuguer en faveur de cet endroit. Un grand plateau sous 6 mètres d’eau, avec un fond de sable que je suis allé explorer en détail avec palmes et lunettes de plongée. Aucune roche traitresse dans les environs et mon ancre déjà enfouie qui avait l’air bien crochée. En outre le mouillage était ouvert au SW, ce qui laissait une porte de sortie en cas de nécessité.

Une belle crique à l'Ouest.

J'ai choisi de mouiller sous la bande de terre car il y a un banc de sable sous 6 mètres d'eau. Au Nord de cette bande de terre, il n'y a que 1 mètre d'eau (insuffisant pour les 2 m de tirant d'au de Sabay Dii).

Notez le banc de sable sur lequel je suis allé mouiller l'ancre.
Sabay Dii sur son banc de sable, avec une grande porte ouverte au SW, au cas où.

L'îlot à l'Ouest est acore. Une véritable falaise tombant à pic dans la mer.

Comme la nuit précédente, tout commença par un grand calme, mais échaudé par la mésaventure de la veille, j’ai pris soin de noter sur mon ordinateur et sur la tablette que j’avais pris la précaution de garder dans le lit, la position de l’ancre avec un cercle d’évitement de 30 mètres (pour une longueur de chaîne de 40 m). Puis, régulièrement, j’ai vérifié que Sabay dii ne sortait pas du disque ainsi délimité. Coucher à 21 heures et toutes les demi-heures environ, un coup d’œil à la tablette. Vers 22 heures, le vent s’est levé soudainement mais pas trop fort (15 à 20 kt). A mon relevé de 23 heures, Sabay Dii était à la limite du cercle ce qui était normal car la chaîne s’étire lorsque le vent forcit. Tout avait l’air de bien se passer et je me suis rendormi.

Mais vous savez bien que même en dormant, nos sens continuent à fonctionner, et que notre cerveau ne cesse de traiter leurs informations. Dans mon sommeil, j’ai bien perçu que le vent avait forci, mais j’ai aussi perçu qu’il n’y avait plus les coups de boutoir caractéristiques d’une chaîne qui se tend et rappelle le bateau. Je me suis donc réveillé vers 23 h 15, avec le désagréable pressentiment que quelque chose n’allait pas. Un coup d’œil à la tablette pour découvrir que j’avais dérapé de 100 m, et que je me dirigeais à toute vitesse (3 kt) en direction de la falaise qui n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres.

Inutile de vous dire que je n’ai pas pris le temps de m’habiller pour foncer démarrer le moteur. Plein gaz pour remettre Sabay Dii face au vent qui soufflait en furie à plus de 32 kt avec des vagues incroyables pour une crique aussi confinée. Un coup d’œil au sondeur pour voir qu’il y avait 68 mètres d’eau et que mon ancre qui pendait dans le « vide sous-marin » ne risquait pas de me faire un traitre croche-pied. En moins de trois minutes, j’avais esquivé la falaise et la catastrophe qui m’était promise avec.

On voit bien le cercle de mouillage autour de la position initiale de l'ancre et le dérapage entre 23 h et 23 h 15. Je l'ai échappé belle. Mais pourquoi, le vent a-t-il soufflé vers l'Ouest au lieu du Sud-Ouest, comme d'habitude ?

Une fois sorti de la crique, j’ai tenté de remonter mon ancre en faisant l’acrobate sur la delphinière, à l’avant du bateau, dans une mer en furie. Mais 40 mètres de chaîne et une ancre qui pendouille, ça pèse très lourd (4 kg X 40 + 20 kg = 180 kg). Pour aider mon guindeau qui était à la limite de griller, j’ai profité des sauts de cabri du bateau pour remonter par à-coups le mouillage, et découvrir en fin de compte qu’à l’ancre était accroché un interminable tuyau d’incendie que je n’ai pu rejeter à l’eau. J’ai assuré l’ancre avec son turban, et j’ai mis à la fuite, avec le moteur au ralenti, et ma pauvre annexe attachée à l’arrière de Sabay Dii, faisant des embardées en surfant des vagues de plus de 2 m. Ce n’est que 5 heures plus tard, à plus de 20 milles de la côte, que les effets de ce vent catabatique démoniaque ont cessé, laissant une mer confuse soumise à une houle très courte et désordonnée.

5 heures du matin. Denizköy et sa montagnette sont à 20 milles, adns l'axe su soleil levant. Et ma petite annexe qui en a vu de toutes les couleurs est toujours là, fidèle comme un chien.

Entre temps, j’avais eu le temps de faire un petit calcul. A la vitesse de 3 kt, j’avais juste une demie minute pour démarrer ma manœuvre           [50 : (3 x 1832) x 3600 = 32 secondes].

Si je me m’étais pas réveillé à temps, moins d’une minute plus tard le bateau se fracassait sur les falaises, ne me laissant aucune chance de m’en tirer sans gilet (et même avec un gilet) dans une mer déchaînée, de nuit, contre une roche acérée et verticale.

Quand on dit que pour le marin et son bateau, le danger vient toujours de la côte et non de la mer, on a bien raison. Du coup, j’ai continué à naviguer toute la nuit et le lendemain pour rejoindre la Mer Ionienne dont la côte est moins escarpée, en espérant pouvoir enfin passer deux ou trois nuits au calme. C’est donc de là (dans la baie d’Alaçati dont je vous ai déjà parlé comme d’un mouillage presque idéal) que j’écris ce message, de nuit, pendant que Sabay Dii, bien accroché à la Terre danse avec beaucoup de swing dans un vent de force 6 (donc violent mais ni brutal ni dangereux). Je vais enfin dormir peinard !

Pour celles et ceux qui se soucient de moi, je vous rappelle qu’en 12 ans de navigation, une situation aussi dangereuse ne s’est produite qu’une fois, alors que chaque année passée sur la terre ferme, ce sont plusieurs situations extrêmement périlleuses que j’ai rencontrées, en tant que piéton de ville, à vélo ou en voiture, et dans lesquelles m’a vie ne tenait parfois qu’à un fil. Donc dîtes vous que sur mon bateau, je suis plus en sécurité que n’importe où ailleurs, sauf à rester dans un fauteuil et mourir d’ennui.

Sur ces mots, au dodo, pour une nuit tranquille, mais avec mes sens toujours en éveil, tels des anges veillant sur mon berceau, pendant que je roupille, enfin. Rrrrrrrrroooonnnnnnnnnnnnn !!!!!!

Moralités de la nuit : 

  • avoir toujours un bateau parfaitement organisé et rangé, pour pouvoir déguerpir immédiatement en cas d'urgence ;
  • au mouillage, privilégier la cabine avant pour dormir, car c'est là qu'on entend le mieux le comportement de la chaîne de l'ancre
  • avoir près de soi de quoi vérifier sa position pendant la nuit (car en solo, il faut bien dormir), et si possible avoir une alarme de mouillage qui sonne lorsqu'on s'éloigne d'une certaine distance du point initial de mouillage (mais cela ne dispense pas de la veille personnelle, car tout appareil électrique peut se mettre en pause ou à l'arrêt inopinément) ;
  • savoir gérer ses activités de jour pour ne pas dormir comme une masse la nuit, et savoir gérer son sommeil, pour s'éveiller à intervalles de temps réguliers, tout en étant capable de se rendormir immédiatement après vérification ;
  • ne jamais faire confiance à la météo, et ne pas tenter de généraliser abusivement ses observations (comme je l'ai fait en étant sûr que le vent pousserait au SW et non à l'W).